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Sans éthique et sans méthode, aucune technologie ne sauvera la presse camerounaise au bord de la fracture

FORUM NATIONAL DE LA LIBERTE DE LA PRESSE


Dans une salle attentive, traversée autant par l’inquiétude que par la curiosité, journalistes, juristes, défenseurs des droits humains, universitaires et acteurs du numérique ont pris place pour la 8e édition du Forum National de la Liberté de la Presse et de l’Accès à l’Information. À l’initiative de l’ONG Un Monde Avenir, cette rencontre n’avait rien d’un simple rendez-vous académique destiné à produire un rapport de plus promis à l’oubli administratif. Cette fois, le débat touchait au cœur même de la survie du métier : « Les défis de la presse libre, pilier de la démocratie à l’ère de l’IA ».






Le mercredi 6 mai 2026, à Douala, s’est tenue la 8è édition du Forum National de la Liberté de la Presse et l’Accès à l’information qu’organise chaque année au cours de la semaine de la célébration de la Journée Mondiale de la Liberté de la Presse l’Ong Un Monde Avenir. Cette édition s’est attaquée au « monstre » qui hante désormais les rédactions : l’Intelligence Artificielle. Le thème du Forum de cette année était : « Les défis de la presse libre, pilier de la démocratie à l’ère de l’IA ». Après la phase protocolaire émaillée des allocutions aussi bien du Comité d’organisation, Alex Gustave Azebaze qui a précisé que ce rendez-vous n’était pas une excursion pour les participants, celle du Coordinateur de l’ONG Un Monde Avenir, Philippe Nanga qui a souligné qu’il ne peut pas avoir de démocratie sans une presse libre, et celle du Représentant du Gouverneur de la Région du Littoral qui a officiellement ouvert les travaux du Forum après avoir reconnue que la liberté de la presse est le pilier fondamental de toute société démocratique. Elle garantit le droit des citoyens à une information fiable, favorise la transparence institutionnelle et permet un débat public éclairé. A cela s’est ajouté la lecture du message du Secrétaire général des Nations Unies, à l’occasion de cette célébration, la lecture de la déclaration du Syndicat National des Journalistes du Cameroun (SNJC). Cette phase a été clôturé par la présentation de l’évaluation des recommandations de la 7e édition. Mais alors, peut-on encore parler de « pilier » quand la presse est ballotée dans un environnement embué par une insécurité permanente, une précarité rampante et une menace de l’Intelligence Artificielle ?

Dans sa leçon inaugurale, Siewe Alexandre Siewe De Fombélé, notre « AI Evangelist » national, a jeté un pavé dans la mare numérique. Pour lui, l’IA n’est pas le bourreau du journaliste, c’est son carburant... à condition de savoir s’en servir. A cet effet, il présente son concept de « journalisme augmenté » qui a fait mouche. L’idée est simple mais brutale : la machine produira toujours plus vite que nous. Alors, pourquoi lutter sur le terrain de la vitesse ? « Demain, on ne paiera plus pour une information. On paiera pour une méthode digne de confiance », a martelé Alex Siewe. En clair, préviendra-t-il : « Chers confrères, si vous vous contentez de copier-coller ce que génère un algorithme, vous êtes déjà morts professionnellement. La valeur ajoutée, c’est le terrain, la preuve, le recoupement ». Et de conclure : « L’IA peut polir la forme, améliorer la distribution et booster l’audience, mais elle n'aura jamais de responsabilité éditoriale. C’est là que se niche notre survie ». L’Enfer du décor sera l’état de la situation de la liberté de la presse au Cameroun en 2025. Serge Aimé Bikoï et Mathieu Nathanaël NJOG vont exemples et chiffres à l’appui égrener les exactions subies par les professionnels des médias qui montrent qu’il n’est pas aisé de faire le métier de journaliste dans ce pays où de la liberté de la presse est jonchée de pressions, d'arrestations, de suspension, d'intimidation et musellement des journalistes et des médias. Le dernier classement de RSF sur la liberté de la presse dans le monde où le Cameroun occupe le 133è rang mondial au classement RSF 2026, une dégringolade continue sur les deux dernières années est suffisamment évocateur. On ne compte plus les exécutions extrajudiciaires qui restent toujours impunies devant l’indifférence des professionnels et des organisations corporatistes qui se content de boire la réthorie, la diversion et le dilatoire à eux servis par les pouvoirs publics.




Entre l’assassinat de Martinez Zogo (toujours dans nos mémoires), la disparition de Samuel Wazizi, déclaré mort par le Ministère de la Défense et dont le corps n’a jamais été remis pour inhumation, et les interpellations arbitraires récentes de Dallas Tchana et Brand Kamga, le métier est devenu un sport de combat. Et c’est ici que le bât blesse. Alors que l’IA déferle, le cadre juridique camerounais, bien que le plus « étoffé » de la sous-région, ressemble à une passoire. Le représentant du CNUDHD-AC, Kamdem Souop a été formel : « Nous n'avons aucune loi spécifique sur l’IA, pas de loi sur la protection des données personnelles, et encore moins de régulation sur la transparence algorithmique ». Autrement dit, la révolution numérique avance plus vite que le droit. Et dans ce vide juridique, les risques se multiplient. La journaliste spécialiste dans le Fact-cheking, Annie Payep a insisté sur l’un des dangers majeurs : la prolifération des deepfakes. Images falsifiées, vidéos truquées, voix clonées artificiellement… Rappelant que les outils deviennent si performants qu’il devient parfois impossible pour un citoyen ordinaire de distinguer le vrai du faux. Dans des contextes politiques sensibles, une telle capacité de manipulation peut produire des dégâts considérables : désinformation électorale, diffamation ciblée, manipulation de l’opinion ou fabrication artificielle de tensions sociales. Pour elle, l'IA est une arme à double tranchant. Si elle peut aider au fact-checking, elle est aussi l'outil parfait pour créer des deepfakes indétectables et enfermer les citoyens dans des bulles de filtres. Le risque est que nos gouvernants utilisent l'excuse de la « lutte contre les fake-news générés par IA » pour durcir une répression déjà étouffante. Il est clair que la cybercriminalité ne doit pas devenir le nouveau nom de la censure. 

Pour autant, le Forum n’a pas sombré dans le fatalisme. Les travaux en ateliers, les discussions ont également permis d’esquisser des pistes concrètes en guise de recommandations : - La première urgence évoquée concerne la ratification effective de la Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles. Adopté par l’Union africaine depuis 2014, ce texte demeure insuffisamment appliqué dans plusieurs pays africains, dont le Cameroun. - La deuxième priorité : renforcer les capacités technologiques des journalistes en Fact-checking numérique, détection des contenus manipulés, sécurité des données, protection des communications, investigation assistée par IA… les rédactions devront désormais apprendre à travailler dans un environnement hybride où la compétence technologique devient aussi importante que la compétence rédactionnelle. - Enfin, une idée est revenue comme un refrain tout au long des échanges : sans éthique, sans méthode, aucune technologie rien ne sauvera le journalisme. Parce qu’au fond, la crise actuelle dépasse largement la question des machines. Elle interroge la mission même de la presse dans une démocratie fragile. Informer n’est pas simplement produire du contenu. Informer, c’est créer de la confiance publique dans un espace saturé de manipulations, de propagandes et de stratégies d’influence. Et cette responsabilité ne peut être déléguée à aucun algorithme. En réunissant à Douala plus d’une centaine d’hommes et de femmes venus des dix régions du pays, l’ONG Un Monde Avenir a au moins réussi une chose essentielle : rappeler que le débat sur l’intelligence artificielle n’est pas une discussion réservée aux ingénieurs de la Silicon Valley. C’est désormais une question démocratique majeure pour les sociétés africaines. L’heure n’est plus à la fascination naïve devant la machine.




André Som N.

 
 
 

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