Silence assourdissant du MINEPDED pendant que l’agonie du palétuvier s’accélère dans l’estuaire du Wouri
- Mathieu Nathanaël Njog
- 28 juil.
- 7 min de lecture
JOURNÉE INTERNATIONALE DES MANGROVES
Alors que le monde entier a marqué, ce 26 juillet 2026, la Journée internationale pour la conservation de l’écosystème des mangroves, le Ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature et du Développement Durable (MINEPDED) s'est illustré par un mutisme déconcertant. Sur le terrain, du Bois des Singes à Nsong Ngongang, en passant par l'île de Manoka, la forêt de mer meurt sous les coups de boutoir du remblaiement sauvage, de la coupe industrielle et des rejets toxiques. Plongée dans le désastre d’un patrimoine naturel asphyxié.

On attendait un discours solennel, une grande campagne de sensibilisation ou, à tout le moins, une note d'orientation stratégique pour rappeler l'urgence de préserver ce qui reste de nos côtes. Mais ce 26 juillet 2026, à l'occasion de la Journée internationale dédiée à la conservation de l’écosystème des mangroves, les couloirs du Ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature et du Développement Durable (MINEPDED) et dans ses services décentralisées (délégations) sont restés d'un calme plat. Un mutisme institutionnel assourdissant qui tranche dramatiquement avec les cris d'alarme poussés sur le terrain par les chercheurs, les océanographes et les défenseurs de la nature. Pourtant, le Cameroun abrite un trésor écologique inestimable. La mangrove du littoral camerounais, concentrée en grande partie dans l'estuaire du Wouri et autour de Douala, couvre plus de 200 000 hectares. Mais cet écosystème d'exception s'enfonce chaque jour un peu plus dans une agonie lente, orchestrée par l'incivisme humain et la passivité des pouvoirs publics. Mais au fait, qu'est-ce qu'une mangrove ? Pour le profane, c'est cette forêt amphibie sauvage et mystérieuse qui pousse au bord de la mer ou de l'océan, dans une eau saumâtre où la plupart des végétaux périraient. Ses arbres emblématiques, les palétuviers (notamment le Rhizophora), possèdent des racines échasses et des pneumatophores leur permettant de respirer dans des sols anoxiques et gorgés de sel.
Le bouclier fendu d’une côte en péril
L’ONU Environnement et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ne cessent de le répéter : la mangrove est une « héroïne » des écosystèmes. Véritable puit de carbone, elle stocke jusqu'à cinq fois plus de carbone par hectare que les forêts terrestres, emprisonnant ce gaz à effet de serre dans ses troncs et ses sols vaseux. Bouclier naturel amortisseur, s Ses racines enchevêtrées absorbent l'énergie des marées et réduisent la hauteur des vagues de 50 à 99 %. Elle constitue le premier rempart contre l'érosion côtière, les tsunamis et la montée des eaux. Nourricière de l'océan, elle est une véritable « maternité marine », elle sert de zone de frai et de refuge aux jeunes poissons, crevettes et crabes. On estime qu'une mangrove bien restaurée permet de compter plus de 600 000 poissons comestibles supplémentaires par an. Malgré ces immenses services écosystémiques, la liste rouge mondiale des mangroves publiée par l'UICN dresse un constat terrifiant : 50 % des mangroves évaluées sur la planète sont menacées, dont 19,6 % à haut risque. Le changement climatique menace directement 33 % de ces zones. Et au Cameroun, la situation vire à la catastrophe.

Nsong Ngongang et Bois des Singes s’acheminent vers un désastre urbain
Pour toucher du doigt cette réalité, il faut s'enfoncer dans les méandres de la métropole économique. À Nsong Ngongang, quartier populeux de l’Arrondissement de Douala 3e, le paysage est le reflet d'une agression permanente. La zone était autrefois une zone marécageuse vierge couverte de palétuviers. Aujourd'hui, elle étouffe. La soixantaine sonnante, J. P. Nya, originaire de la région de l’Ouest, y habite depuis 27 ans. Il y vit du prélèvement et de la revente de sable. Pour pouvoir construire son logement, il a fallu « dompter » la vase. « Cela m’a pris 24 ans pour remblayer. Partout ici, c’était de l’eau et la forêt », raconte-t-il avec une pride trahissant la méconnaissance des lois écologiques. Comme lui, des centaines de chefs de famille ont massacré les palétuviers pour ériger des bâtisses anarchiques. Résultat : l'écosystème s'effondre. La jacinthe d'eau, plante invasive friande d'eaux polluées, a colonisé les mares stagnantes. « La présence de la jacinthe d’eau est un indicateur incontestable de la pollution chimique et organique de la zone. Cela empêche la repousse naturelle des palétuviers et ruine la reproduction de la faune aquatique », explique le Pr Raphaël Onguené, océanographe physicien et enseignant à l’IUT de Douala. Le verdict du chercheur est sans appel : au rythme actuel, les derniers plans d'eau de Nsong Ngongang auront disparu d'ici trois ans, condamnant définitivement la petite pêche locale. Ce cauchemar environnemental se répète au quartier « Bois des Singes », une zone de mangrove intégrée à l'aire protégée de Douala-Edéa. Aujourd'hui, ce site d'une importance stratégique s'est transformé en décharge béante à ciel ouvert et en réceptacle des boues de vidange issues des fosses septiques de la ville de Douala. Une catastrophe sanitaire et écologique au vu et au su de tous.
L'île de Manoka : La double peine de l'isolement et de l'abattage
À 45 minutes de navigation du port de pêche de Youpwé, l’île de Manoka (Commune d’Arrondissement de Douala 6e) s'étend majestueusement. C'est la plus grande île du Cameroun, peuplée d'environ 1 000 habitants, principalement des Malimbas, et chargée d'histoire avec les ruines de sa prison coloniale allemande et son célèbre phare. Pourtant, sous ses airs de paradis préservé, Manoka subit une pression anthropique destructrice. Dépourvue d'électricité et souffrant d'un approvisionnement aléatoire en gaz domestique, l'île n'a d'autre choix que d'exploiter ses propres entrailles. Le bois de palétuvier, réputé pour sa forte valeur calorifique, y est abattu massivement pour être commercialisé afin de servir pour le chauffage domestique et surtout pour le fumage du poisson et des crevettes. Les conséquences sont d'ores et déjà visibles dans les filets et les paniers des ménages. Selon l’Annuaire statistique de la région du Littoral publié par l’Institut National de la Statistique (INS) en 2024, les quantités de poissons et crustacés débarqués dans la région ont chuté de près de 7 % en quatre ans, passant de plus de 12 000 tonnes en 2019 à peine 11 300 tonnes en 2023. La ressource s'épuise parce que la « chambre de naissance » des poissons est démolie. Et la nature se venge. Selon l’ingénieur en océanographie Gaëlle Mfoumeyeng Enoto, la ligne de côte à Manoka et Cap-Cameroun recule à un rythme effrayant : la partie terrestre perd environ 25 mètres chaque année. Entre 2000 et 2022, la mer a grignoté plus de 545 mètres de terre ferme, engloutissant habitations et cimetières.

Le Port Autonome de Douala et les mirages institutionnels
Le développement économique de la capitale économique s'est fait sans ménagement pour les zones humides. Les grands travaux d'infrastructures paient un lourd tribut à l'environnement. « Les investissements du Port Autonome de Douala (PAD) au port de Douala-Bonabéri détruisent massivement la mangrove du Littoral. Et le grand projet d’extension dudit port vers Suelaba (Manoka) va encore entailler dangereusement ce qu'il reste de ces forêts, sans qu'aucune compensation écologique sérieuse ne soit envisagée », dénonce Didier Yimkoua, l’expert l'environnementaliste. Pourtant, le cadre juridique camerounais est loin d'être indigent. Dès 1992, dans la foulée du Sommet de la Terre de Rio, le Cameroun s'est doté de mécanismes protecteurs. La loi-cadre relative à la gestion de l’environnement (Loi N° 96/12 du 05 août 1996) classe explicitement la mangrove, en son article 94, dans la catégorie des « écosystèmes instables et fragiles nécessitant une protection particulière ». Le Plan National de Gestion de l’Environnement (PNGE) enfonce le clou. Mais sur le terrain, le taux de destruction de la mangrove dans l'axe Douala-Bonabéri atteint un chiffre effrayant : 6,2 % de perte par an. Sur le plan politique, les promesses fleurissent mais peinent à porter leurs fruits. Le 20 septembre 2023, le Président du Conseil Régional du Littoral, Polycarpe Banlog, annonçait un grand plan d’action régional : création de zones protégées, renforcement des patrouilles, projets de restauration et sensibilisation. Trois ans plus tard, les observateurs attendent toujours la matérialisation concrète de ces déclarations d'intention.
L’urgence d'État
Récemment, des exécutifs communaux ont tenté de réagir. En mai 2024, le projet « Génération Restauration - Ville pilote de Douala IV », financé par la Coopération allemande, voyait le jour avec pour objectif de planter 5 000 jeunes plants de Rhizophora à Bojongo pour restaurer 03 hectares de mangroves et sensibiliser 50 000 habitants. Pourtant, les scientifiques émettent de sérieux doutes sur l'efficacité de ces opérations coup de poing. Les recherches menées par l'équipe du Pr Raphaël Onguené montrent un bilan sombre : « Le taux de mortalité des jeunes plants dans les zones replantées approche les 80 %. Et les 20 % qui parviennent à survivre finissent par succomber sous la pression humaine. C’est la preuve qu'il faut changer de paradigme et abandonner le reboisement simpliste. » À l'image des échecs constatés au Sénégal avec la construction de digues mécaniques englouties par l'océan à Saint-Louis, le chercheur préconise l'adoption urgente de Solutions Fondées sur la Nature (SFN), à l'instar de la méthode ROOT. Cette ingénierie écologique permet de piéger les sédiments naturels et de laisser la régénération naturelle s'opérer en s'appuyant sur les forces du milieu marine, rétablissant l'écosystème sur le long terme. À l'étranger, la France développe le Réseau d’Observation et d’Aide à la Gestion des Mangroves (ROM), mobilisant des cartographies avancées (projet CARNAMA) et des protocoles de suivi de santé des forêts d'eaux saumâtres comme le protocole MANRAM. Le Cameroun, quant à lui, continue de regarder ailleurs alors que son littoral s'effrite. L'absence de message du MINEPDED ce 26 juillet 2026 n'est pas un simple oubli protocolaire : c'est le symptôme d'une déconnexion alarmante face à un désastre écologique et socio-économique majeur. Sans une prise de conscience rapide, une application stricte de la loi-cadre de 1996 et un arrêt immédiat des remblaiements sauvages dans le Wouri, le Cameroun perdra irréversiblement son meilleur bouclier contre les dérèglements climatiques. La nature ne fera pas de sommation.
Enquête de Mathieu Nathanaël NJOG
Grand Reporter / Anaglyphe & Analyse Stratégique



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