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Une tragicomédie des dettes croisées où les Camerounais sont les dindons de la farce énergétique

MINFI – GLOBELEQ - DPDC

Depuis le lundi 1er juin 2026, la capitale économique du Cameroun a des airs de cité fantôme, abandonnée aux vrombissements hystériques des groupes électrogènes pour les plus nantis, et à la lueur blafarde des bougies pour la grande masse et des lampes à recharge. Quarante-huit heures de paralysie quasi-totale. Les ateliers se sont tus, les usines tournent au ralenti, les congélateurs d'Ekounou à Bonabéri recrachent leurs cargaisons d’avariées. À Douala, le quotidien est devenu une lutte pour la survie lumineuse.






Face à ce désastre, la SOCADEL (Société Camerounaise D’Electricité), la toute nouvelle créature publique née le 4 mai 2026 de la renationalisation des actifs d’Eneo, a d’abord sorti de sa besace communicationnelle une fable grotesque : un prétendu « incendie sur la ligne de transport ». Une explication d’un ridicule achevé qui n’a pas tenu l’épreuve des premières heures de coupure. Poussée dans ses retranchements par la colère qui grondait dans les artères de la ville, l'entreprise a fini par bégayer le mot magique, le sésame de l’incompétence structurelle sous nos tropiques : le « délestage ». Un délestage qui, curieusement, s’est intensifié de manière exponentielle depuis que l’État a officialisé le rachat d’Eneo et changé la dénomination de la structure. On croyait la nationalisation synonyme de souveraineté et de lumière ; elle s’ouvre visiblement sur l’ère des ténèbres institutionnalisées. Pourtant, le discours officiel nous vendait du rêve. On nous parlait d’une infrastructure révolutionnaire : le barrage hydroélectrique de Nachtigal. Mis en service en mars 2025, ce joyau architectural est présenté partout comme la centrale la plus puissante du pays, affichant fièrement une puissance installée de 420 MW. Sur le papier, le Cameroun était censé exporter de l'énergie. Dans la réalité de ce mois de juin 2026, l'infrastructure tourne désespérément au ralenti, incapable de délivrer son plein potentiel.

Pourquoi ce fiasco ? Les experts et le Ministère de l’Eau et de l’Énergie (MINEE) évoquent trois facteurs majeurs qui s’apparentent à un alignement de planètes de la poisse managériale : - Le fleuve Sanaga fait de la résistance et le Barrage Nachtigal éternu. En clair, pas d'eau, pas de courant. L’infrastructure dépend entièrement des humeurs de la nature. Avec l'étiage sévère et les variations climatiques actuelles, le débit du fleuve est au plus bas, empêchant les turbines de tourner à plein régime. - La SONATREL et son réseau interconnexion sud défaillant ne peut pas transporter la capacité de l’énergie électricité produit. Le réseau de transport d'énergie géré par la SONATREL est si incomplet et limité qu'il freine l'acheminement du peu de mégawatts produits. Une véritable hérésie logistique. - La crise systémique globale est généralement en déficit que même les autres ouvrages phares, Memve'ele et Lom-Pangar, qui affichent des baisses de production drastiques, ne peuvent pas compenser tandis que les producteurs indépendants coupent les vannes les uns après les autres. Pour éviter le black-out total du Réseau Interconnecté Sud (RIS), le gouvernement en est réduit à appeler au secours la Centrale thermiques de Dibamba et la Centrale à gaz opérées par DPDC et GLOBELEQ. Sauf que là encore, le piège de la mauvaise gouvernance s'est refermé.



Le naufrage énergétique et financier

Le mardi 2 juin 2026, le vernis a définitivement craqué. Un communiqué de la Cellule de communication du MINEE, signé de la main d’Urbain Claude D. Nlaisndongo, est venu lever le voile sur la véritable cause de l'apocalypse électrique de Douala. Ce n'était pas la faute du ciel, ni celle des arbres calcinés, mais le résultat d'un hold-up administratif. « Le lundi 1er juin 2026 à 9 heures, les sociétés de production du groupe GLOBELEQ (KPDC et DPDC) ont procédé au retrait des capacités de production des centrales thermiques de Kribi et de Dibamba du Réseau Interconnecté Sud (RIS)... en raison du blocage des comptes bancaires dudit groupe par l'administration fiscale... », indique la note. Nous y voilà. L’administration fiscale camerounaise, dans un élan de zèle bureaucratique dont elle a le secret, a procédé au gel des comptes bancaires du Groupe britannique Globeleq dans le cadre d’une procédure de recouvrement forcé pour « arriérés fiscaux ». En réaction immédiate, l’énergéticien a tout simplement coupé le jus des Centrales de Kribi et de Dibamba. Résultat instantané : 40 % des usagers des régions du Littoral et de l’Ouest sont plongés dans le noir. Le Ministre de l’Eau et l’Energie (MINE), Gaston Eloundou Essomba court désormais après du Ministre des Finances (MINFI), Louis-Paul Motaze pour essayer d'éteindre l'incendie financier qu'ils ont eux-mêmes allumé. Et surtout afin d’avoir de bonnes raisons pour que le deadline des 100 jours donné au Top Management de SOCADEL pour mettre fin aux délestages. Mieux à les réduire à la plus simple expression. Mirage !

C’est la politique du pompier-pyromane élevée au rang d'art d'État. L'argumentaire de l'administration fiscale est proprement spécieux quand on analyse la mécanique de ce que l'on appelle ici la « dette croisée ». Comment peut-on geler les comptes d’un opérateur à qui l’on doit des fortunes ? Regardons les chiffres, ils sont vertigineux. D'un côté, le fisc réclame un montant d'impôts non dévoilé à Globeleq et DPDC. De l'autre, la SOCADEL (ex-Eneo) traîne une dette abyssale d'environ 137 milliards de FCFA vis-à-vis de ce même groupe Globeleq pour l'électricité fournie par les Centrales de Kribi et de Dibamba ! Pourquoi n'a-t-on pas procédé à une simple retenue à la source ou à une compensation de dettes ? Mystère des officines de Yaoundé. Le mal est structurel. La SOCADEL, à peine née, affiche un déficit mensuel chronique de 13 milliards de FCFA (44 milliards de charges d'exploitation pour seulement 31 milliards de recettes collectées). Elle a hérité d’un passif global colossal de 850 milliards de FCFA. Le distributeur public est en faillite technique permanente avant même d’avoir soufflé sa première bougie. Pour tenter de maintenir ce château de cartes debout, l’État actionnaire unique joue au prestidigitateur financier. Il vient d’injecter en urgence une enveloppe de 20 milliards de FCFA pour apurer la dette de la Compagnie Camerounaise de l’aluminium (ALUCAM) envers la SOCADEL. Certes, ALUCAM tente de sauver les apparences en affichant un timide bénéfice net de 279,3 millions de FCFA à la fin de l’exercice 2025, après le gouffre de 23,7 milliards de FCFA de pertes en 2024.




La farce d’un tonneau des Danaïdes :

Mais ce n'est qu'un ravalement de façade : avec des capitaux propres négatifs de -51,8 milliards de FCFA et une trésorerie nette dans le rouge à -17,5 milliards de FCFA, le géant d'Édéa est sous perfusion totale de l'État depuis le départ de Rio Tinto en 2014. Cette injection de 20 milliards de FCFA était censée permettre à la SOCADEL de payer ses propres factures chez KPDC et DPDC (GLOBELEQ) pour éviter le scénario catastrophe. Mais le fisc est passé par là en premier pour bloquer les comptes. On déplace l'argent public d'une poche à l'autre. D'ALUCAM à SOCADEL, puis de SOCADEL au Trésor via le bras de fer fiscal, pendant que le consommateur, lui, reste dans l'obscurité. Alors que le gouvernement s’attelle aujourd’hui, dans la panique, à structurer un énième emprunt bancaire de 150 milliards de FCFA pour essayer de stabiliser les opérations de la SOCADEL, une question fondamentale se pose : jusqu’à quand le contribuable camerounais va-t-il payer pour l'incompétence managériale de ces mastodontes d'État ? Faute de réformes structurelles profondes, de courage politique pour assainir les circuits financiers de l'énergie et de l’introduction de capitaux privés crédibles, le modèle économique de nos entreprises publiques restera ce qu'il a toujours été : une machine à broyer les fonds publics et à produire du noir. À Douala, en ce mois de juin 2026, la lumière n’est décidément pas pour demain.



Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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