Ville lumière, 66 ans dans l’enclavement, victime d’un complot, et au carrefour de sa transformation
- Mathieu Nathanaël Njog
- il y a 2 jours
- 5 min de lecture
ÉDÉA
Il y a des villes qui naissent avec une cuillère de bauxite dans la bouche et des barrages hydroélectriques plein les bras, mais qui, étrangement, peinent à nourrir leurs propres enfants. Édéa est de celles-là. Alors que la première pierre du très attendu pôle agro-industriel intercommunal Douala-Édéa a été posée en grande pompe, un homme a décidé de jeter un pavé dans la mare tranquille de l'establishment local. Jacques Arthur MBII, Président d’Invest In Sanaga et gardien farouche des traditions, livre une « autopsie » clinique d'une cité qui a tout pour régner, mais qui s'obstine à stagner.

Répétons-le, car c’est ici que réside le cœur du scandale : Édéa n’est pas une bourgade oubliée par la géographie. Elle est un pari sur l’avenir que l'histoire semblait avoir gagné d'avance. Le majestueux fleuve Sanaga, le barrage hydro-électrique qui a généré l’énergie électrique qui illumine une part écrasante du Cameroun pendant des décennies, l’industrie lourde de l’aluminium avec Alucam, le Transcamerounais, et la proximité immédiate avec Douala. En 1950, l’administration coloniale l'érigeait au rang de commune mixte urbaine, sur la même ligne de départ que Kribi ou Nkongsamba. Aujourd'hui, en regardant les trajectoires. Kribi est devenue le dragon logistique du Sud avec son port en eau profonde. Nkongsamba, jadis meurtrie, s'est réinventée jusqu'à l'UNESCO, planifiant son industrialisation agroalimentaire. Et Édéa ? Édéa demeure ce paradoxe insoutenable : une ville de lumière où l’éclairage public reste une énigme, une ville d'eau où les robinets toussent, une ville d'industrie où la jeunesse pointe au chômage. Son drame n'est pas celui de la pauvreté, c'est celui d'une richesse confisquée par l'incompétence et le manque de vision de ses élites dirigeantes.
Le nœud ferroviaire : Un géant logistique aux pieds d'argile
Pour comprendre l'enjeu, il faut regarder la gare ferroviaire d'Édéa. Ce n'est pas qu'un simple arrêt sur la ligne Douala-Yaoundé. Exploitée par Camrail, elle est un nœud logistique majeur, le système nerveux du fret national. Ses terminaux de marchandises voient transiter la sève de notre économie : bois, coton, cacao, céréales, bétail et hydrocarbures. Mieux encore, le hub d’Édéa est appelé à s’agrandir pour absorber les flux colossaux venant du Port Autonome de Kribi. Le projet du corridor ferroviaire de 185 km reliant Édéa, Kribi, Lolabé et Campo est censé consolider la ville comme le carrefour logistique stratégique de la sous-région Afrique centrale. Mais, comme le souligne avec acuité Jacques Arthur MBII, à quoi sert cette puissance si elle ne ruisselle pas localement ? C'est le piège de l’économie d’enclave. Le rail traverse Édéa sans y créer de réelle plateforme économique inclusive. Les carrières de pierre d'Apouh extraient la richesse sans laisser de routes entretenues ou de pacte social. La future zone industrielle de Mbenguè risque de prélever le foncier sans retombées pour les riverains. Édéa est devenue une « ville-support » : elle porte l'activité nationale sur ses épaules, mais ne capte que des miettes.

66 ans sans boussole : Le crime de l'improvisation urbaine
L'autopsie de Jacques Arthur MBII met le doigt sur la plaie béante de cette gouvernance locale : l'absence de planification. Entre 1976 et 2001, la population d'Édéa a été multipliée par cinq. Une explosion démographique foudroyante. Face à cette marée humaine, qu'ont fait les dirigeants ? Ils ont regardé la ville enfler. Le chiffre est accablant, presque irréel : née en 1950, Édéa n’a validé son premier Plan d’Urbanisme Directeur (PDU) opposable qu’en décembre 2016. Soixante-six ans de navigation à vue ! Un demi-siècle à empiler les urgences, à juxtaposer les improvisations. On a administré le présent et surtout les intérêts électoraux – en assassinant l'avenir. Ce n'est pas un complot, précise MBII, c'est un « système ». Un système fondé sur cinq ressorts toxiques : la confusion entre stabilité et immobilisme, la prime à la fidélité plutôt qu'aux résultats, la transformation de la ville en butin de clans, la réduction de l'action politique aux seules inaugurations cosmétiques, et un déficit chronique de légitimité démocratique. Le moteur de ce système ? La conservation. Conserver ses privilèges, quitte à laisser la ville se nécroser.
L'illusion des marchés publics : Le test de vérité de juillet 2026
La décentralisation a pourtant transféré des compétences et des ressources. Sur le papier, les plans (PDU horizon 2035) sont grandioses : technopôle, port sec, zone logistique de Mbenguè, 18 000 hectares à urbaniser. Mais le développement ne se décrète pas dans des PowerPoint climatisés ; il se vérifie sur le bitume. Et c'est là que le bât blesse. En février 2024, la réhabilitation de la route du Commissariat central (à peine 537 mètres !) était attribuée pour plus de 183 millions de FCFA, avec un délai de trois mois. Nous sommes en juillet 2026, et le constat de MBII est cinglant : rien n'a changé. L'éclairage public ? Une litanie de marchés répétés. Plus de 54 millions de FCFA en 2024, puis 41 millions de FCFA en 2026 pour des lampadaires solaires à Édéa 1er, toujours sur des délais de trois mois. La ville est-elle pour autant sortie des ténèbres ? Ces dépenses saupoudrées s'inscrivent-elles dans une véritable cartographie des besoins, ou ne sont-elles que des « marchés de rattrapage » destinés à arroser des réseaux d'influence ? Quand la Mairie urbaine se gargarise d'avoir créé 70 emplois locaux, est-ce là l'ambition pour une ville qui abrite 100 000 âmes aujourd'hui, et en attend le double demain ?

L'urgence de 2050 : L'avertissement glaçant
Jacques Arthur MBII ne se contente pas de critiquer ; il prévient. D'ici 2050, Édéa comptera près de 200 000 habitants. La vague démographique arrive, propulsée par la croissance nationale (le Cameroun frôlera les 50 millions d'habitants) et l'attraction du nouveau corridor logistique. Elle frappera la Sanaga-Maritime avec une violence inouïe. Si rien ne change, si la planification reste un vœu pieux et que le système de rente perdure, cette vague ne créera pas de la richesse, elle multipliera la précarité et l'insalubrité. Le pôle agro-industriel intercommunal Douala-Édéa, dont la première pierre vient d'être posée, ne doit pas être un énième éléphant blanc ou une nouvelle enclave déconnectée du tissu social local. Le président d'Invest In Sanaga pose les bonnes questions, celles qui dérangent la quiétude de l'exécutif municipal : où est la liste des marchés publics 2020-2026 ? Quel est le bilan réel du dispositif de gestion des déchets Ékite-Sikoum face à l'insalubrité chronique ? La décentralisation est un transfert de responsabilités, pas seulement un transfert de budget. Le potentiel d'Édéa est intact, gigantesque, presque insolent. Mais il manque le logiciel pour le transformer en prospérité mesurable pour les familles : dans les emplois, les recettes fiscales, les routes et, tout simplement, la dignité humaine. Il est grand temps que la ville-lumière cesse de vivre dans l'obscurité de sa propre mal-gouvernance.
Mathieu Nathanaël NJOG



.jpeg)
Commentaires