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Vingt ans que l’AFD vogue à Yaoundé entre fastes diplomatiques et lenteur des chantiers

COOPÉRATION CAMEROUN-FRANCE

Sortez les calculettes, dépoussiérez les casques de chantier et, surtout, prévoyez un stock d’antalgiques pour les usagers de la route de la cité capitale. Ce 23 juin 2026, sous un ciel lourd d'interrogations, Yaoundé a vibré au rythme d’un ballet diplomatico-ministériel de haute voltige. En vedette américaine ou plutôt hexagonale : Célestine Ketcha Courtès, Ministre de l'Habitat et du Développement Urbain, flanquée de S.E. Sylvain Riquier, Ambassadeur de France au Cameroun. Motif de cette épopée pédestre sur le macadam poussiéreux ? Une visite d'inspection des chantiers du programme « Yaoundé Cœur de Ville ».


La Ministre de l’Habitat et du Développement Urbain (MINHDU) Célestine Ketcha epse Courtès en compagnie de l’Ambassadeur de France au Cameroun S.E. Sylvain Riquier, et les autorités administratives et locales ont mené, le 23 juin 2026, une importante visite d’inspection des principaux chantiers routiers inscrits dans le cadre du programme « Yaoundé Cœur de Ville ». L’opération, qui a couvert plusieurs sites phares (Carrefour Mvan, carrefour Elig-Effa, Poste Centrale derrière Trésorerie, l’échangeur de la Préfecture et la Briqueterie), visait à toucher du doigt l’état d’avancement des travaux, lever les contraintes liées au déplacement des réseaux et renforcer la coordination entre les différents acteurs engagés sur le terrain. L'occasion était trop belle, car elle coïncide subtilement avec le vingtième anniversaire de la présence opérationnelle de l’Agence Française de Développement (AFD) au Cameroun. Vingt ans de compagnonnage financier, vingt ans de signatures de conventions, et... combien de kilomètres de goudron fluide ? Voyage au cœur d'une coopération bilatérale où les milliards de FCFA du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) tentent, tant bien que mal, de guérir Yaoundé de son infarctus circulatoire chronique. Vingt ans, c’est l’âge de la maturité, dit-on. Pour l’AFD, c’est surtout le bilan d’un impressionnant tiroir-caisse. Les exégètes des salons feutrés de Yaoundé aiment à rappeler les « belles réussites » du Programme C2D Urbain Capitales Régionales. Bafoussam, Bertoua, Garoua, Maroua, Bamenda… autant de localités qui ont vu passer les mannes de la remise de dette française reconvertie en projets de développement.

Le principe est simple, presque poétique : au lieu de rembourser sa dette à Paris, le Cameroun réinvestit l’équivalent dans ses propres infrastructures sous l'œil bienveillant et rigoureux, pour ne pas dire pointilleux des experts français. Mais à Yaoundé, la capitale aux sept collines (et aux sept mille embouteillages), le miracle tarde à se faire totalement fluide. Le Projet « Yaoundé Cœur de Ville », qui sert aujourd'hui de vitrine à cette lune de miel prolongée, affiche un budget global de 48,5 milliards de FCFA. Dans le détail, la France injecte une subvention de 43 milliards de FCFA via le C2D, tandis que l’État du Cameroun met la main à la poche pour une contrepartie de 5,5 milliards de FCFA. Une fortune. Sur le papier, ce programme est le chaînon opérationnel, la composante « Initiatives à résultats rapides » du Projet de Mobilité Urbain Soutenable (PMUS), pensé dès 2016 lors d'un séminaire national co-organisé par le MINHDU et l'AFD sous l'égide de l'initiative MobiliseYourCity. Dix ans d'études pour en arriver là. Car en attendant les éléphants blancs structurants que sont le Bus Rapid Transit (BRT) ou les grandes voies de contournement qui restent désespérément logés dans les disques durs des consultants, il faut bien donner du grain à moudre et à voir aux populations exaspérées. Avec le même discours laudateur : « En droite ligne de la vision du Chef de l’État, S.E Paul BIYA, le Ministère de l’Habitat et du Développement Urbain poursuit ainsi son engagement en faveur d’une mobilité urbaine plus sûre, plus fluide, plus durable et plus inclusive pour l’ensemble des populations ».





Quand la dette se rêve en bitume depuis 20 ans

Le cortège officiel s'est d'abord ébranlé vers la porte d'entrée Sud de la capitale : le mythique carrefour Mvan. Un enfer quotidien pour les voyageurs, un eldorado pour les vendeurs à la sauvette et les larcins. Ici, l’ambition est herculéenne : construire une gare routière moderne sur 02 hectares, élargir la voirie en 2x2 voies, et ériger des murs de soutènement pour dompter des talus qui s'effondrent à la moindre ondée équatoriale. Les ingénieurs, de manière grandiloquente, parlent de « mesures de résilience ». Le thermomètre de l'avancement des travaux, lui, affiche un timide 40% de progression sectorielle. Pour un projet censé apporter des réponses urgentes, les pelleteuses semblent avancer au rythme d'un escargot en période de carême. Même son de cloche, ou presque, au carrefour Elig-Effa, ce nœud gordien qui dessert l'Ouest de la ville. Le plan de vol prévoit un passage inférieur de 123 mètres de long et une autre gare routière de 0,85 hectare. Mais sur le terrain, le spectacle est ailleurs. C’est le grand jeu du « pousse-toi que je m'y mette » entre les concessionnaires de services publics. Camwater pour l'eau, Eneo pour l'électricité, Camtel et consorts pour les télécoms. Le déplacement des réseaux souterrains s’apparente à une guerre de tranchées bureaucratique. La MINHDU a exigé une « gouvernance serrée » pour éviter les retards et les reprises de travaux qui font si souvent exploser les budgets nationaux. En clair, on inspecte pour que les tuyaux des uns ne coupent pas les câbles des autres. Une discipline de fer qui, dans l’administration camerounaise, relève parfois du miracle permanent. Heureusement pour la communication gouvernementale, il y a les « Quick Wins » : Comprenez les actions à impact rapide, pour les allergiques à la langue de Shakespeare.

La délégation s'est empressée de visiter la voirie derrière la Trésorerie à la Poste Centrale et à l’Intendance (Immeuble Jako). Là, miracle ! Le taux d'exécution global affiche fièrement 95%. Pour un montant de 3 milliards de FCFA, on a refait des morceaux de chaussée, posé de la signalétique et aménagé des arrêts de minibus. L’usager respire un grand coup, mais l’analyste s’interroge : suffit-il de repeindre les passages piétons et de boucher les nids-de-poule du centre-ville pour crier au génie de la mobilité urbaine ? Ces aménagements de surface, bien que salutaires, rappellent que la stratégie du « cosmétique rapide » sert souvent à masquer la lenteur des chantiers lourds. Certes, la MINHDU martèle que ces réalisations s'inscrivent « en droite ligne de la vision du Chef de l'État, Son Excellence Paul BIYA », pour une ville inclusive et durable. Certes, Sylvain Riquier affiche le sourire des grands jours, consolidant l’influence de l’expertise française au cœur des décisions urbaines du pays. Mais au-delà des communiqués triomphants, les 20 ans de l'AFD au Cameroun célèbrent surtout une vérité crue : l’argent est là, les études saturent les tiroirs, mais la bureaucratie camerounaise et les lourdeurs contractuelles transforment chaque mètre de goudron en une épreuve de patience biblique. Le tout couronné par des dénonciations de soupçons de détournements. Pendant ce temps, l'axe Yaoundé-Paris se porte bien, les banquiers du développement se frottent les mains, mais le contribuable camerounais, bloqué dans les embouteillages de Mvan à 18 heures, attend toujours le démarrage du véritable moteur du développement.



Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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