Autopsie d’un partenariat au manque à gagner fiscal de plus de 2 470 milliards de FCFA
- Mathieu Nathanaël Njog
- il y a 2 jours
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APE CAMEROUN – UE
Le 04 août 2026, à travers un communiqué officiel signé par le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, le gouvernement camerounais a porté à la connaissance de la chaîne logistique nationale et de la communauté des affaires l’entrée en vigueur officielle de la 11ᵉ phase de mise en œuvre de l’Accord d’étape vers l’Accord de Partenariat Économique (APE) avec l’Union européenne. Cet Accord tout en maintenant un accès en franchise totale pour les exportations camerounaises remet sur le devant de la scène le fossé entre l'ouverture commerciale théorique, le manque à gagner budgétaire pour l'État et le retard structurel d'un tissu économique local toujours à la peine.

Il aura fallu douze ans, depuis l'application effective de l'Accord intérimaire en août 2014, pour que le grand marché camerounais abatte l'essentiel de ses remparts tarifaires face aux marchandises venues du Vieux Continent. La signature, le 04 août 2026, du communiqué officiel du Ministre des Finances, Louis Paul Motaze, marque le franchissement d'un cap psychologique et économique d'une portée considérable. Désormais, le rythme s'accélère dramatiquement pour les frontières douanières du pays : les taux de démantèlement atteignent la barre maximale de 100 % pour les marchandises figurant dans le Groupe 1 et le Groupe 2, tandis que les produits du Groupe 3 subissent une décote tarifaire portée à 70 %. Derrière cette arithmétique douanière se cache la réalité quotidienne des chaînes d'approvisionnement et des unités de transformation. Le Groupe 1 et le Groupe 2 touchent au cœur même des flux d'équipements, d'intrants de production et d'outils technologiques requis par le marché local. On y retrouve des machines industrielles de pointe, des grues, des turbines, des équipements informatiques, mais également des produits chimiques de base et des médicaments d'importance vitale.
La théorie économique qui a sous-tendu cet engagement bilatéral partait d'un postulat simple : permettre à l'industrie locale d'importer à moindre coût la technologie nécessaire à sa propre modernisation. Afin de prévenir tout couac administratif ou litige aux portes d'entrée maritimes et terrestres du territoire national, l'administration financière a ordonné la publication intégrale des listes d'éligibilité. Les Commissionnaires agréés en douane, les Transitaires et les importateurs peuvent télécharger les répertoires actualisés sur les plateformes officielles du Ministère des Finances (www.minfi.gov.cm) et de la Direction Générale des Douanes (www.douanes.cm). Sur le terrain des opérations, conscients que l'application de ces précomptes et exonérations tarifaires suscite des divergences d'interprétation régulières entre les agents vérificateurs et les usagers, les pouvoirs publics ont réaffirmé la centralité de l'« Unité de veille APE ». Cette structure ad hoc, installée au cœur de la Division Informatique de la Direction Générale des Douanes à Douala-Bonanjo, capitale économique et poumon logistique du pays, a pour mission d'apporter un soutien technique en temps réel, de veiller à la fluidité des déclarations et de traiter les contentieux liés à la preuve d'origine.
Le gouffre des recettes douanières : Une facture budgétaire qui donne le tournis
Si l'accès facilité aux produits manufacturés européens ravit les acheteurs de matériels industriels et une partie du secteur importateur, l'équation s'avère infiniment plus périlleuse pour le Trésor public camerounais. Chaque pourcentage de démantèlement tarifaire consenti à la frontière équivaut à un renoncement direct à des recettes douanières qui irriguaient autrefois le budget de l'État. Les chiffres historiques et les projections prospectives dressés par la Direction Générale des Douanes (DGD) et sa tutelle, le Ministère des Finances (Minfi) témoignent de l'ampleur du traumatisme fiscal pour le budget national. Dès les premiers mois d'application des baisses tarifaires, le bilan d'étape révélait un déficit de perception évalué à 684 722 599 FCFA sur un échantillon restreint de 1 319 opérations d'importation enregistrées au port de Douala. Mais ce n'était là que les premières gouttes d'eau d'une véritable vague de pertes fiscales.
Au fil de la montée en puissance du calendrier d'échéance : - Des pertes cumulées exponentielles : Les études de cadrage macroéconomique prévoyaient déjà qu'en 2023, le manque à gagner cumulé sur les seules marchandises en provenance de l'Union Européenne atteindrait 830 milliards de FCFA (pour des pertes douanières globales cumulées franchissant le seuil des 1 330 milliards de FCFA). - L'horizon vertigineux de 2030 : À l'échéance de la libéralisation totale fixée aux alentours de 2030, la facture cumulée du renoncement fiscal au profit des produits européens dépassera le montant colossal de 1 907 milliards de FCFA, tirant le manque à gagner fiscal global au-delà des 2 470 milliards de FCFA. Pour les finances publiques du Cameroun, confrontées par ailleurs au remboursement de la dette extérieure, aux dépenses d'infrastructures et aux urgences sécuritaires aux frontières, ce tarissement d'une ressource fiscale de porte historiquement stable impose un arbitrage douloureux. L'État se voit contraint de reporter la pression fiscale sur l'économie intérieure à travers le renforcement de la TVA, l'élargissement de l'assiette de l'impôt sur le revenu ou l'instauration de nouvelles taxes de péréquation, au risque de peser davantage sur le pouvoir d'achat des ménages.

Le grand manqué du secteur privé : L'amère réalité du retard d'appropriation
Les multiples analyses produites par les Organisations patronales (à l'instar du GICAM et de la CCIMA) et corroborées par les données statistiques du Ministère des Finances aboutissent à un constat sévère : le tissu économique local n'a pas su, ou n'a pas pu, s'approprier les leviers offerts par l'Accord de Partenariat Économique. Au lieu de devenir l'accélérateur de croissance et de compétitivité escompté, l'APE est perçu par une majorité de Petites et Moyennes Entreprises (PME) comme une contrainte ou une énigme administrative. En raison d'un manque criant d'information, d'un déficit d'ingénierie juridique et d'une faible maîtrise des règles d'origine complexes, indispensables pour prouver la provenance exacte des flux et bénéficier des taux préférentiels, de nombreuses entreprises camerounaises continuent d'importer leurs intrants au taux fort du tarif extérieur commun, payant la totalité des droits de douane par simple méconnaissance des formulaires et circuits d'agrément.
Cette carence d'appropriation est le symptôme d'un mal plus profond : le retentissant retard du programme de mise à niveau de l'outil industriel national. Lors de la signature de l'Accord, le Gouvernement et ses partenaires financiers (Union Européenne, ONUDI) avaient pourtant mis en place une architecture d'accompagnement ambitieuse à travers le Programme d'Appui à la Compétitivité du Cameroun (PACOM). Des institutions dédiées ont ainsi vu le jour : - Le Bureau de Mise à Niveau (BMN) : Conçu pour restructurer et moderniser l'appareil productif interne. - L'Agence des Normes et de la Qualité (ANOR) : Chargée d'élever les standards de production aux exigences internationales. - Le Centre Technique Agroalimentaire (CTA-CAM) : Dédié à la valorisation des filières agricoles. Cependant, le bilan opérationnel du BMN demeure désespérément éloigné des cibles initiales. Alors que la feuille de route originelle exigeait la mise à niveau prioritaire de 600 entreprises industrielles pour leur permettre de soutenir la compétition avec les géants européens, à peine 80 structures ont réussi à valider ou à entamer concrètement leur processus de transformation à ce jour. Les causes de cet enlisement sont connues : désintérêt ou scepticisme des chefs d'entreprise hésitant à ouvrir leurs comptes, lourdeurs bureaucratiques et surtout instabilité du déblocage des fonds d'accompagnement publics et internationaux, livrés de façon parcellaire.
Le « Made in Cameroon » face au défi du marché européen et britannique
Pourtant, dans ce tableau assombri par les pertes fiscales et la timide réaction du tissu industriel local, le volet des exportations offre des motifs d'encouragement qui prouvent que le potentiel du pays demeure réel. Dans son communiqué, le Ministre des Finances n'a pas manqué de rappeler la portée stratégique de la réciprocité asymétrique inscrite dans l'accord : depuis le 1ᵉʳ janvier 2008, l'ensemble des marchandises produites au Cameroun pénètrent le marché unique européen en totale franchise de droits de douane et sans aucune restriction de volume (duty free, quota free). En dépit d'un solde commercial bilatéral qui reste structurellement déficitaire au détriment du Cameroun, certaines filières traditionnelles, extractives ou agro-industrielles parviennent à réaliser de belles performances sur le sol européen : - La banane-plantain : Elle s'impose comme l'un des fleurons de l'agro-industrie d'exportation avec des retombées chiffrées à plus de 19 milliards de FCFA. - Le savon en morceau : Il réussit une percée remarquable en générant près de 15 milliards de FCFA de recettes d'exportation. - Le café et les allumettes : Ces secteurs apportent des devises cruciales, captant respectivement 14 milliards et 8,15 milliards de FCFA.
L'enjeu central de cette 11ᵉ phase et des suivantes réside précisément dans la capacité du Cameroun à utiliser l'exonération totale sur les machines industrielles (Groupe 2) pour acquérir des équipements de transformation à bas coût. L'objectif ultime est de cesser d'exporter des matières premières brutes (cacao, bois, café) pour expédier vers le marché européen des produits finis ou semi-finis à forte valeur ajoutée. Au moment où s'ouvre cette 11ᵉ phase en ce mois d'août 2026, l'économie camerounaise se trouve au pied du mur. La libéralisation ne relève plus du discours prospectif ou des négociations diplomatiques : elle se traduit désormais dans les faits aux portiques douaniers. Pour le secteur privé comme pour l'administration publique, l'heure n'est plus au constat des pertes fiscales, mais à la course contre la montre pour transformer le marché national en un espace de production compétitif capable de tenir tête aux géants mondiaux.
Mathieu Nathanaël NJOG
Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions économiques
Repères historiques :
Une trajectoire diplomatique et commerciale mouvementée
L'architecture commerciale dans laquelle s'inscrit cette 11ᵉ phase est le fruit d'un long processus géopolitique démarré au milieu des années 2000 :
2007 (La fin de Cotonou) | L'expiration des préférences unilatérales non réciproques accordées par l'UE aux pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) contraint l'Europe à proposer les APE, sous la pression de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). |
Janvier 2009 | Constatant l'incapacité de la zone CEMAC à signer un accord régional unifié, le Cameroun choisit de parapher l'accord d'étape à titre individuel pour protéger ses exportations de bananes, d'aluminium et de produits transformés. |
Août 2014 | Ratification et entrée en vigueur officielle du texte après le feu vert du Parlement européen. |
Août 2016 | Démarrage effectif du calendrier de démantèlement tarifaire par tranches annuelles successives. |
Mars 2017 - Mars 2021 (L'effet Brexit) | En juin 2016, le Royaume-Uni vote sa sortie de l'UE (Brexit), effective en 2020. Dès octobre 2018, Yaoundé et Londres ouvrent des négociations pour éviter une rupture des flux. Le 09 mars 2021, un accord bilatéral de continuité réplique quasi identique de l'APE européen est signé à Londres, puis officialisé par décret présidentiel en juin 2021. |



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