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Dans « Je suis nègre mais les noirs ne m’aiment pas », Junior Haussin fait l’anatomie d’un mal-être dans le miroir du djansang

il y a 1 jour
5 min de lecture

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LITTERATURE

À travers un livre-choc présenté le 02 octobre 2026, dans la salle de conférence du collège Duvaal, lors d'une cérémonie de dédicace très courue, l’écrivain et journaliste camerounais Junior Haussin dissèque le complexe du teint clair, la pression sociale et le fléau du blanchiment de la peau. Entre analyse sociologique, prospective technologique et cri du cœur identitaire, le roman interroge la santé mentale et l'estime de soi dans nos sociétés.


Malgré le souvenir amer de « La Banane malaxée », le précédent roman de l'auteur disparu des étals après les déboires d'un premier éditeur indélicat, Justin Haussin revient en librairie avec un titre qui claque comme une gifle sur les certitudes, une provocation calculée qui force à faire halte. « Je suis nègre mais les Noirs ne m’aiment pas ». Lorsqu’il franchit les portes des librairies en 2025, ce troisième ouvrage de Junior Haussin ne cherche pas à plaire ; il entend guérir par le fer et le mot. Lors de la cérémonie de dédicace qui a réuni le 02 octobre 2026 à Douala, un parterre de personnalités du monde politique, académique, littéraire et des médias, le ton était donné dès les premiers échanges. L’auteur, journaliste, blogueur et fact-checkeur engagé, n’est pas venu présenter une simple fiction sentimentale. Il est venu livrer une autopsie morale et sociologique d'une société camerounaise et africaine minée par ses propres démons intérieurs. Paru aux éditions Éclosion (l'Avenir du Livre), l’ouvrage imposant de 368 pages au format 16 x 24 cm est commercialisé au prix de 10 000 FCFA. Ce roman s'impose déjà comme un événement littéraire majeur. L'éditeur, par la voix de sa directrice Christelle Noah, n'a d'ailleurs pas caché sa satisfaction d'accompagner une telle œuvre. Cette collaboration scelle une maturité retrouvée

 

Une genèse sous le parrainage de Gaston Kelman

Il y a dans la genèse de ce titre une anecdote qui résume à elle seule la démarche intellectuelle de Junior Haussin. Initialement construit sous la forme « Je suis nègre et les Noirs ne m’aiment pas », le livre rappelait de manière trop voyante le célèbre « Je suis noir et je n'aime pas le manioc » de Gaston Kelman. Une rencontre fortuite entre les deux hommes aura permis de lever toute suspicion de plagiat, mais surtout de redéfinir l'épine dorsale du livre : Kelman suggère de remplacer la conjonction de coordination « et » par le « mais ». Ce simple glissement grammatical déplace l'axe du récit. Il ne s'agit plus d'un constat passif de rupture, mais d'une tension tragique, d'un paradoxe douloureux entre l'identité revendiquée et le rejet subi au sein de sa propre communauté. Mélange subtil d'imagination romanesque, de documentation minutieuse et d'enquête sociologique, la fiction s'est imposée à l'auteur comme une évidence. Écrire un essai aurait exigé une lourdeur scientifique et médicale risquant d'éloigner le grand public. Le roman, lui, entre dans les foyers, traverse les familles et s'adresse directement à l'intime.

 

Asakya et Mabanckou : deux miroirs, deux destins

La note de lecture du journaliste, Lionel Akosso va nous plonger au cœur du récit où se croisent les trajectoires de deux héroïnes aux destins diamétralement opposés : Asakya et Mabanckou. Toutes deux sont confrontées dès l'enfance aux railleries, aux quolibets et aux humiliations qu'inflige une société obnubilée par la « blancheur ». Asakya, rongée par le désir d'échapper au mépris social et attirée par les lumières factices de la réussite, cède aux sirènes du « Djansang », ce phénomène camerounais de dépigmentation de la peau. Devenue influenceuse sur les réseaux sociaux où règnent en maîtres les filtres et les apparences retouchées, elle paiera le prix fort d'une quête esthétique destructrice. Face à elle, Mabanckou choisit la voie de la résistance et de l'acceptation de soi. Elle tient tête à ceux qui tentent de briser son estime personnelle, devenant le visage d'une affirmation identitaire assumée. À travers elle, l'auteur pose des questions dérangeantes : Un Noir à la peau noire est-il forcément africain ? Qui est véritablement africain aujourd'hui ? Ne sommes-nous pas en train de nous donner les outils pour devenir africains au-delà du simple teint ?

Un problème de santé mentale et un calcul social

Si la dépigmentation est régulièrement dénoncée sous l'angle médical pour ses ravages sur l'épiderme, l'originalité du livre de Junior Haussin est de déplacer le débat sur le terrain de la santé mentale et de l'économie affective. Lors de l'interview accordée en marge de la cérémonie, l'auteur a martelé l'urgence du problème : « On constate aujourd'hui que beaucoup de personnes à la peau noire, parfois trop foncée, ont honte de leur couleur de peau, peut-être parce qu'elles sont victimes d'injures, de railleries, et puis se retrouvent dans le blanchiment de la peau. Et le Djansang, comme on l'appelle au Cameroun, est aujourd'hui un véritable problème de santé mentale. Parce qu'il faudrait le dire, lorsqu'on se décape la peau, lorsqu'on ne s'accepte plus tel qu'on est, on n'est pas seulement victime sur le plan physique à cause des produits qu'on utilise, mais également sur le plan mental, parce qu'on a du mal à avoir confiance en soi, on perd l'estime de soi. » Pour le sociologue Dr Christian Mouandjo, panéliste lors de la dédicace, le livre analyse avec précision la perception de l'identité et l'imagerie populaire qui façonne la préférence pour les teints clairs. Le décapage n'est pas un simple choix cosmétique : c'est un calcul social. Dans une société où le teint clair est perçu comme un passeport pour obtenir des faveurs professionnelles, des cadeaux ou séduire, la peau devient une monnaie d'échange. Un constat qui n'épargne d'ailleurs plus les hommes.

 

De la dictature des filtres à la tribune parlementaire

La réflexion s'est enrichie des apports des autres intervenants. Serge Herman Tchuitcha a notamment mis en lumière le rôle des nouvelles technologies et de l'intelligence artificielle dans l'amplification du complexe. À l'ère des smartphones, les filtres d'embellissement lissent, éclaircissent et façonnent une norme virtuelle de la beauté qui pousse une jeunesse vulnérable vers la réalité chimique des décapants. S'exprimant lors des échanges, le député Samuel Moth a tenu à souligner la portée citoyenne du texte, y voyant « une interpellation politique et sociale majeure, et non une stigmatisation ». Une position en parfaite résonance avec l'appel lancé par l'auteur lui-même : « Le complexe du teint clair dans les communautés noires, en Afrique noire, doit être un problème qui doit être porté au sein de nos assemblées, pour que l'on puisse lutter pour s'accepter soi-même et participer au mieux à la construction de notre identité. ». Écrivain qui observe son temps, engagé dans les mouvements « La Lecture, Je contribue » et Président du Réseau National des Journalistes Littéraires du Cameroun, Junior Haussin signe avec « Je suis nègre mais les Noirs ne m’aiment pas » une œuvre courageuse. Refusant le procès d'intention facile envers les personnes victimes du décapage, il préfère disséquer les causes d'un mal profond. Le livre s'impose comme un miroir tendu à toute une société : un appel urgent à retrouver l'estime de soi pour bâtir, enfin, une identité affranchie des complexes.

Mathieu Nathanaël NJOG


Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste des Enjeux et Questions Culturelles

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