Dix ans de réformes, de souveraineté retrouvée et de métamorphose sous l’ère Cyrus Ngo’o
- Mathieu Nathanaël Njog
- il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 8 heures
PORT AUTONOME DE DOUALA
Au soir du 24 août 2016, lorsqu’il prend les rênes du Port Autonome de Douala (PAD), Cyrus Ngo’o s’accorde 120 jours pour ausculter le grand malade. Le diagnostic est sans concession : une souveraineté bradée, des leviers stratégiques concédés sans contrepartie d’investissement aux multinationales, des infrastructures obsolètes et un enlisement managérial récurrent. Une décennie plus tard, en cet août 2026, l’heure du bilan a sonné. Entre reconquête régalienne, modernisation à grande échelle, redressement financier spectaculaire et extensions d’envergure sur les deux rives du Wouri, la métamorphose du combinat portuaire de Douala-Bonabéri s’impose comme une démonstration de méthode et d’ambition d’État. Retour sur dix ans de réformes au cœur du poumon économique du Cameroun et de la sous-région.

Pour comprendre la portée de la décennie 2016-2026 au Port de Douala-Bonabéri, il faut replonger dans l’amertume du contexte qui a précédé la nomination de Cyrus Ngo’o. Né de la dissolution de l’Office National des Ports du Cameroun (ONPC) suite à la loi d’orientation de décembre 1998, le PAD, devenu opérationnel en 1999, avait rapidement glissé vers un modèle managérial fondé sur l’externalisation excessive de ses missions cardinales. Pendant près de dix-sept ans, l'Autorité portuaire s'était progressivement dépossédée de ses prérogatives fondamentales. Des pans entiers et ultra-rentables de l'activité portuaire le Terminal à conteneurs (confié à DIT/Bolloré-Maersk), le dragage du chenal, le remorquage, le lamanage, la gestion du parc à bois (SEPBC), ou encore l'exploitation des magasins cales contrôlée de fait par le Groupement Professionnel des Acconiers du Cameroun (GPAC) avaient été concédés à des opérateurs privés. Le bilan de cette période d’abandon régalien était lourd.
Derrière des dividendes de façade et des contributions fiscales régulièrement saluées mais sous-dimensionnées, la place portuaire souffrait d'un déficit chronique d'investissements structurants. Les concessionnaires utilisaient la plateforme comme une rente financière sans réinvestir massivement pour moderniser l'outil de travail. Résultat : une saturation permanente des installations, des délais de passage des marchandises étirés jusqu'à 14 jours, 15 hangars de transit vétustes datant des années 1950 et 1960, et des infrastructures dépassées. Seul le quai Alucam conservait une spécialisation (bauxite/aluminium), tout en devant accueillir paradoxalement les tankers pétroliers, au risque de créer des congestions à répétition. Pire encore, la souveraineté économique et la sécurité des frontières maritimes nationales se trouvaient de facto sous tutelle extérieure. C’est face à cette situation critique que le nouveau Directeur Général pose, dès la fin de son diagnostic de 120 jours formulé fin 2016, une thérapie ordonnée en trois étapes : normaliser, réhabiliter/moderniser, puis développer.
La reconquête régalienne : le temps de la normalisation
Le premier tournant décisif de la gouvernance Ngo’o réside dans la réappropriation des leviers d’exploitation. La normalisation n’a pas été une simple réorganisation administrative, mais un acte d’affirmation de la souveraineté de l'État sur son domaine public maritime. Dès 2017, la reprise en main par le PAD de la gestion des magasins cales, soustraits à l'influence historique du GPAC et des groupes hégémoniques, donne le ton. Cette étape initiale précède une série de décisions stratégiques majeures matérialisées par la création de régies déléguées internes : - La Régie du Terminal à Conteneurs (RTC) en 2020 : Reprise réussie de l'exploitation du terminal névralgique à l'expiration de la concession privée, redonnant au PAD la pleine maîtrise financière et opérationnelle de cette plateforme. - La Régie Déléguée au Dragage (2020) : Internalisation des opérations de dragage du chenal du Wouri, historiquement coûteuses et déléguées à des prestataires étrangers, permettant au PAD d'acquérir son propre matériel et d'assurer l'autonomie nautique. - La Régie Déléguée au Remorquage (2020) : Reprise en régie directe de l'assistance aux navires lors des manœuvres d'accostage et d'appareillage. - Douala Port Security (DPS) en 2021 : Internalisation de la protection de l'enceinte portuaire et mise en conformité stricte avec le Code ISPS. - La Régie du Patrimoine Immobilier (2023) : Optimisation et sécurisation juridique des espaces fonciers du complexe portuaire. Cette reprise en main s'est accompagnée d'un renforcement inédit des capacités technologiques de sûreté. Le PAD s'est doté de la première phase d'un système de suivi et de surveillance des navires (Vessel Traffic Management and Information System - VTMIS). Équipé de radars de haute puissance et de caméras à longue portée couvrant les quais, le chenal et la bouée de base jusqu'à 25 km au large, ce dispositif permet à la DPS de neutraliser les trafics illicites et d'assurer une régulation optimale du trafic maritime.

Une santé financière rétablie et une excellence managériale certifiée
L'impact financier de cette politique de souveraineté et d'internalisation des revenus ne s’est pas fait attendre. Le Port Autonome de Douala a vu ses indicateurs économiques franchir des seuils historiques au terme de cette décennie de gestion. Cette rigueur de gestion s'est traduite sur le plan de la gouvernance par l'engagement dès 2019 dans une démarche de management de la qualité. Couronnée une première fois en 2021 par l'obtention de la certification ISO 9001-2015, l'institution a brillamment obtenu le renouvellement de cette norme internationale en juillet 2024 délivrée par l'organisme Bureau Veritas-UKAS, concrétisant ainsi les directives d'efficience fixées par les hautes autorités de l'État.

La modernisation du combinat portuaire : le chantier permanent
Depuis 2017, la plateforme portuaire de Douala-Bonabéri s’est transformée en un vaste chantier de réhabilitation de ses superstructures et équipements nautiques. La modernisation du parc naval a vu l'acquisition de nouvelles pilotines de pointe (à l'instar du Palétuvier) et le déploiement de scanners de contrôle conteneurs de dernière génération pour fluidifier le passage douanier. Sur le domaine terrestre et maritime immédiat, les programmes majeurs exécutés au titre de la première phase du Schéma Directeur (2020-2025) ont permis de résoudre progressivement les goulets d’étranglement historiques : - Extension du Terminal à Conteneurs : Construction de 250 mètres linéaires de quai supplémentaires, aménagement de 7,9 hectares de terre-pleins modernes, réalisation d'un poste dédié au trafic RORO (Roll-on/Roll-off), et prolongement de 1 200 mètres des voies de Portique Automatisé sur Pneu (RTG). - Zone d'Entreposage et de Logistique : Aménagement d'une zone dédiée aux conteneurs de 21 ha (sur un projet global de 25 ha), assortie d'une zone de répartition d'un hectare et d'un parc à conteneurs frigorifiques équipé de près de 240 prises sur un hectare. - Terminal à Bois : Inauguration le 29 mars 2023 d'un quai polyvalent financé sur fonds propres du PAD à hauteur de plus de 10 milliards de FCFA. - Infrastructure Routière et Ferroviaire Internalisée : Réhabilitation lourde de la voirie portuaire bitumée (sur les 20 km du réseau) et modernisation du réseau ferré interne connecté aux voies nationales.
Bonabéri et la Rive Droite du Wouri : Le cap du Schéma Directeur 2020-2050
Pour conjurer définitivement les risques de congestion et répondre à la croissance prévisible des échanges de la sous-région Afrique Centrale, l'équipe dirigeante a projeté le port vers un redimensionnement stratégique majeur. Intégré dans le Schéma Directeur 2020-2050, le grand projet de développement de la Rive Droite du Wouri représente un investissement global estimé à 282 milliards de FCFA. L'un des axes centraux de ce déploiement concerne la construction du Terminal Mixte Vraquier dans la zone industrielle de Bonabéri. Étudié pour délester le combinat historique d’Akwa, ce sous-ensemble prévoit : - Linéaire de Quai : Construction de 900 mètres de quai au-delà de la zone industrielle Magzi. - Superstructures Terrestres : Aménagement de 36 hectares de terre-pleins industriels. - Stockage Vracs Solides & Liquides : Implantation de silos reliés par convoyeurs pour une capacité cumulée de 120 000 tonnes, ainsi que des liaisons par pipes dédiées aux produits gaziers. - Stockage Général : Édification de 4 magasins couverts totalisant 21 500 m² de superficie.
Le hub logistique incontournable du Golfe de Guinée
En inscrivant, dès 2017, la plateforme dans la compétition maritime régionale pour la captation des flux de transbordement et le transit des marchandises des pays enclavés, la Direction du PAD a conforté son rôle de moteur économique du Cameroun. Assurant plus de 95 % du commerce extérieur national, Douala-Bonabéri demeure l'artère vitale d'approvisionnement et d'exportation pour le Tchad et la République Centrafricaine grâce aux mécanismes d'accords tarifaires préférentiels. De la signature d'accords stratégiques avec le CARPA en juin 2024 pour drainer le partenariat public-privé, à la mise en service de pro-logiciels intégrés de gestion portuaire, les dix années écoulées sous la conduite de Cyrus Ngo’o ont métamorphosé l'établissement public. Le Port Autonome de Douala a quitté l'ère des concessions passives pour devenir un armateur, aménageur et opérateur souverain, taillé pour affronter les défis maritimes des décennies à venir. Seule fausse note, le classement du port de Douala-Bonabéri qui occupe la 41e place à l'échelle africaine et la 370e place mondiale dans l'indice de performance des ports à conteneurs (CPPI) publié par la Banque Mondiale et S&P Global Market Intelligence.
Mathieu Nathanaël NJOG
Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions portuaires



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