L’alchimie financière d'une résurrection de la souverainété énergetique à l'épreuve du réalisme
- Mathieu Nathanael NJOG

- il y a 4 jours
- 4 min de lecture
SONARA
Sept ans. Sept longues années que les tours de fractionnement de la Société Nationale de Raffinage à Limbé gardent les stigmates de ce terrible incendie qui, un soir de mai 2019, a consumé un pan entier de notre souveraineté énergétique. Depuis, le Cameroun importe son carburant à grands frais, asphyxiant sa balance commerciale et transformant chaque passage à la pompe en exercice d'équilibrisme budgétaire. Ce lundi 29 juin 2026, sous les lustres de l’hôtel Hilton à Yaoundé, le gouvernement a sonné le grand rappel des troupes financières et industrielles pour ce qu’il qualifie pompeusement de « Consultation internationale du marché » (ou Market Sounding International, pour faire plus chic devant les investisseurs anglo-saxons).

Présidée par le Ministre des Finances (MINFI), Louis Paul Motaze, en présence de représentants d'institutions financières, d'investisseurs internationaux, de partenaires techniques et de spécialistes du secteur énergétique, la cérémonie d'ouverture ce 29 juin 2026 à Yaoundé, du lancement officiel de la Consultation internationale du marché (Market Sounding International) consacrée au projet de réhabilitation et de modernisation de la Société Nationale de Raffinage (SONARA) affichait la détermination du gouvernement camerounais à franchir une nouvelle étape dans son ambition de reconstruire son appareil industriel. L’objectif affiché de cette messe de deux jours, programmée pour s'achever ce mardi 30 juin 2026 était noble : Sonder les reins et les cœurs des milieux d’affaires mondiaux, évaluer la « bancabilité » d’un mastodonte blessé et grappiller des avis d'experts sur la répartition des risques d'un méga-projet de réhabilitation et de modernisation. Pour ce faire, la République a sorti sa plus belle vaisselle institutionnelle. Dans cette joyeuse procession, on a pu apercevoir le très mobile Pr Fuh Calistus Gentry, Ministre des Mines, de l'Industrie et du Développement Technologique (MINMIDT) ai, arborant sa casquette de membre de la plateforme stratégique interministérielle de suivi de la restructuration de la SONARA. À ses côtés, les Ministres de l’Eau et de l'Énergie -MINEE), de l'Économie et de la Planification du Territoire (MINEPAT), flanqués des dignitaires de la SONARA elle-même : le Directeur Général, Harouna Bako, le Président du Conseil d’Administration et le Secrétaire Général. Bref, tout ce que le sérail compte de décideurs sur la question du brut.

Le grand jeu de poker public-privé
Le cœur du sujet, c'est le modèle contractuel choisi : un Partenariat Public-Privé (PPP) de type Design, Build, Finance, Maintain (DBFM). En bon français de chez nous : le partenaire privé conçoit, construit, finance et maintient l'infrastructure. Sur le papier, c’est l’eldorado. L’État camerounais, dont les caisses ne sont pas précisément extensibles par les temps qui courent, s'offre le luxe d'une raffinerie flambant neuve, technologiquement conforme aux standards environnementaux et de sécurité du XXIe siècle, sans débourser immédiatement le moindre franc CFA. C’est la recommandation des dernières assises de La Chambre Africaine de l'Energie. Elle avait rappelé la nécessité stratégique pour les pays africains producteurs de raffiner le pétrole localement afin de réduire la dépendance aux importations coûteuses, stabiliser les prix du carburant et créer de la valeur ajoutée locale.
Mais que l'on ne s’y trompe pas : les opérateurs industriels, les compagnies pétrolières internationales, les géants de l'ingénierie et de la construction (EPC), les banques d'investissement et autres consortiums intégrés venus humer l'air de Yaoundé ne font pas dans la philanthropie. Si le marché doit mordre à l’hameçon, il exigera des contreparties solides. Quels seront les mécanismes de rémunération ? Comment l'État compte-t-il garantir les revenus du partenaire privé dans un marché national des carburants encore largement subventionné et administré ? C'est là toute la subtilité des discussions actuelles. Il s'agit d'optimiser la structuration du projet pour que le risque ne finisse pas, comme souvent, par retomber entièrement sur le contribuable camerounais.

Opération de séduction
Pour les communicants du gouvernement, la rhétorique est déjà bien huilée. On nous parle de « rebâtir l’appareil industriel », de « résilience nationale », d’« améliorer la balance commerciale en réduisant la dépendance aux importations de produits raffinés » et de « créer des emplois qualifiés ». Des arguments d'une logique économique implacable que personne ne saurait contester. Le Cameroun a cruellement besoin de sa raffinerie pour stabiliser ses approvisionnements et capter la valeur ajoutée locale de son or noir. Cependant, mesdames et messieurs les chauvins de l'économie triomphante, ayons le triomphe modeste et gardons les yeux ouverts. Une consultation de marché n'est pas un contrat signé, encore moins un premier coup de pioche. C'est un exercice de séduction réciproque où chacun cache ses cartes. Le gouvernement affiche sa transparence et sa viabilité économique ; les investisseurs, eux, jaugent la stabilité politico-économique du pays et la solidité des garanties souveraines qu'on leur met sous le nez.
La journée de clôture de ce mardi 30 juin 2026 nous dira si les têtes pensantes de la plateforme stratégique interministérielle ont réussi à rendre la SONARA sexy aux yeux des financiers internationaux, ou si nous sommes repartis pour une énième série de « diligences préparatoires » et de rapports techniques poussiéreux. Pour l’heure, la cérémonie d'ouverture s'est achevée, comme le veut la tradition bureaucratique locale, par une superbe photo de famille sur le perron du Hilton. Les sourires étaient de mise, figés pour la postérité et les journaux télévisés. Mais une fois les projecteurs éteints et les costumes rangés, le dur principe de réalité économique reprend ses droits. La réhabilitation de la SONARA est un chantier titanesque, et le chemin qui mène du salon feutré d’un hôtel cinq étoiles aux installations opérationnelles de Limbé reste particulièrement long et parsemé d'embûches financières. On observe, et on attend de voir le premier chèque.
Mathieu Nathanaël NJOG



.jpeg)
Commentaires