L’Association Femmes et Enfants arme les acteurs de terrain pour une équité budgétaire et sociale
APPROCHE GENRE
Face à la vulnérabilité persistante des jeunes filles défavorisées et au déficit d’intégration du genre dans la gouvernance locale, l’Association Femmes et Enfants (AFE) a réuni soixante responsables d’institutions et parents dans l’arrondissement de Douala V. Objectif : démystifier la Budgétisation Sensible au Genre (BSG), déconstruire les stéréotypes sexistes et impulser un réarmement moral indispensable à l’autonomisation économique durable des femmes.

À la salle polyvalente du Parcours Vita de Douala, les cahiers s'ouvrent, les esprits s'éveillent et les paradigmes basculent. Ce jeudi 08 octobre 2026, l’arrondissement de Douala V est devenu le théâtre d’une petite révolution managériale et familiale. À l’initiative de l’Association Femmes et Enfants (AFE), soixante acteurs de premier plan, responsables d’institutions d'encadrement, éducateurs et parents se sont retrouvés pour une journée intense de formation. Au cœur de cette rencontre : l’approche genre et la Budgétisation Sensible au Genre (BSG), deux leviers indispensables pour briser le cercle vicieux de la précarité qui frappe de plein fouet les jeunes filles de la cité économique. Cette initiative, inscrite dans le plan d'action de l'AFE et appuyée techniquement et financièrement par le programme « Financement et Budget Sensible au Genre » de l’Union Africaine, vise à transformer les engagements théoriques en faveur de l’égalité des sexes en arbitrages financiers concrets. Car si les femmes camerounaises investissent tous les rouages de la vie socio-économique, la réalité du terrain reste marquée par de lourdes dissymétries : accès restreint au crédit, poids des mariages précoces, persistance des stéréotypes et déficit d'accompagnement institutionnel.
Déconstruire les mythes : comprendre la différence entre sexe et genre
Dès les premières heures de la matinée, après l'exécution de l'hymne national et le mot de bienvenue de la Présidente de l'AFE, les travaux se sont ouverts sous la conduite d'experts de terrain, soutenus par le MINPROFF et la DAJEC. Pauline Matchim, Coordonnatrice du projet, a rappelé la genèse de cette démarche avant de céder la parole aux intervenants. Au cours d'un exposé pédagogique et interactif, l'experte Dora Sendè a abordé le premier défi majeur : clarification conceptuelle et déconstruction des stéréotypes. Trop souvent perçue à tort comme une importation idéologique ou une confrontation entre les sexes, l’approche genre a été recentrée sur sa juste définition : - Le sexe (dimension biologique) : il désigne les caractéristiques biologiques et physiologiques innées qui distinguent les hommes et les femmes (chromosomes, hormones, organes reproducteurs). La grossesse et l’accouchement relèvent ainsi du domaine biologique. - Le genre (dimension sociale) : il renvoie aux rôles, comportements, responsabilités et attentes qu'une société attribue arbitrairement aux hommes, aux femmes, aux filles et aux garçons.
Rôles de genre et stéréotypes : le poids des idées reçues
Comme l'a souligné Mme Sendè, la tradition cantonne souvent la femme aux tâches domestiques (cuisine, soins, éducation des enfants) et l'homme aux décisions financières ou à la représentation du foyer. Ces préconçus constituent des stéréotypes de genre — des idées généralisées et simplifiées sur ce qu'un homme ou une femme devrait être ou faire. En posant la question directe aux participants (« Quelles phrases entend-on souvent dans votre communauté sur ce qu'un homme ou une femme doit faire ? »), les échanges ont mis en lumière l'impact toxique de ces préjugés. Déclarer qu'un homme ne doit pas pleurer ou que les filles sont moins douées pour les sciences décourage ces dernières, réduit leur présence dans les filières scientifiques et techniques et nourrit les inégalités sociales. Pour contrer ces idées reçues, la formation a rappelé que les rôles sociaux évoluent : une femme peut légitimement être chef d'entreprise, sportive professionnelle ou responsable politique, tout comme un homme peut s'investir pleinement dans le travail ménager ou le secteur social.

Le cadre normatif : des fondements juridiques et sanitaires solides
L'égalité entre les sexes ne relève pas de la simple opinion : elle s'appuie sur des engagements internationaux, régionaux et sanitaires contraignants rappelés lors des travaux : - La CEDEF (ou CEDAW) : la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, adoptée par l'ONU le 18 décembre 1979, ratifiée en 1994, complétée par l'adhésion du Cameroun à son protocole facultatif le 7 janvier 2005. - La Déclaration et la Plateforme d'action de Beijing : adoptées en 1995 lors de la 4ᵉ Conférence mondiale sur les femmes. - Le Protocole de Maputo : protocole à la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples relatif aux droits de la femme en Afrique, adopté le 11 juillet 2003 et ratifié par le Cameroun le 28 décembre 2012. - L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : créée en 1948, cette agence des Nations Unies rappelle que sexe et genre influencent directement les risques sanitaires et l'accès aux soins.
Justice sociale et efficacité de la dépense publique
Abordant le volet financier, Dora Sendè a démantelé un second mythe : la Budgétisation Sensible au Genre (BSG) ne consiste ni à créer un « budget séparé pour les femmes », ni à diviser aveuglément les enveloppes financières à parts égales (50/50). La BSG est une méthode rigoureuse de planification fiscale et financière. Elle garantit que la collecte et la dépense des ressources (publiques comme familiales) prennent en compte les besoins spécifiques de chaque groupe. L'exemple cité lors des échanges a fait mouche : financer des latrines séparées et sécurisées dans un Centre de Formation Professionnelle n'est pas un luxe, mais un investissement ciblé évitant le décrochage scolaire des jeunes filles. Pour les décisionnaires comme pour les chefs de ménage, appliquer un marquage budgétaire équitable à partir de données désagrégées par sexe est la clé de voûte d'une gouvernance juste : - Pour les institutions : intégrer la grille d'analyse genre dans le cycle de projet, optimiser l'allocation des dépenses et assurer une traçabilité équitable. - Pour les parents et éducateurs : éliminer les stéréotypes au foyer, soutenir prioritairement la scolarisation des filles et gérer le budget familial avec transparence.
Le réarmement moral comme boussole éthique
La technique budgétaire demeurant stérile sans supplément d'âme, le quatrième module a été consacré au « réarmement moral » (REAMORCE). Formateurs et participants ont convenu que l'exemplarité des décideurs et des parents est le préalable absolu à tout changement. Honnêteté, responsabilité, solidarité et respect de la dignité humaine constituent les remparts indispensables contre la corruption, les violences basées sur le genre et l'abandon des jeunes filles. Au terme des travaux, rythmés par des travaux de groupe restitués en plénière et des évaluations post-test, les fiches témoignaient d'une nette montée en compétences. La remise des attestations par la Présidente de l'AFE a scellé l'engagement collectif de transformer ces apprentissages en actions quotidiennes. En mariant équité fiscale, clarté conceptuelle et réarmement moral, l'Association Femmes et Enfants pose une pierre décisive sur le chemin de l'autonomisation durable des jeunes filles de Douala.
Delphine Nkengni N.



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