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L’illusion du désendettement et les comptes pas vraiment si ronds à l’heure du bilan de 20 ans de coopération


CONTRAT DE DESENDETTEMENT ET DE DEVELOPPEMENT

À la lecture des communiqués officiels, l’histoire a de quoi séduire les amateurs de belles comptabilités. Le mécanisme du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D) cet étrange et complexe serpent de mer financier conclu entre Yaoundé et Paris, approche irrémédiablement de son terme. Les calculettes du Ministère des Finances surchauffent pour afficher la performance : sur un pactole global de 967,4 milliards de FCFA engagé depuis vingt ans, le Cameroun a déjà remboursé 944,8 milliards de FCFA. Un taux d’exécution financier mirobolant de 97,6 %.



Dans les chancelleries et les salons feutrés de la capitale, on jubile. On parle d’une crédibilité financière rétablie, d’un signal fort envoyé aux marchés internationaux et d’une preuve indiscutable que l’État du Cameroun honore ses engagements. Mais derrière ce tableau d’honneur tracé à l’encre de chine, la réalité du terrain impose une grille de lecture bien moins triomphaliste. Car si la comptabilité est exacte, la promesse politique et sociale, elle, laisse un arrière-goût d’inachevé. Pour comprendre la supercherie intellectuelle que constitue parfois l’autosatisfaction ambiante, il faut revenir au cœur du dispositif. Le principe du Contrat de Désendettement et de Développement (C2D), présenté à grand renfort de communication comme un modèle de solidarité internationale, repose sur une mécanique simple : le Cameroun paie le service de sa dette extérieure auprès de la France, et cette dernière lui reverse séance tenante les sommes perçues sous forme de subventions affectées à des projets précis. Mais ne nous y trompons pas : ce trésor de guerre n'est pas un cadeau tombé du ciel souverain français. Il s'agit, au sens strict, de fonds issus des réserves du Cameroun en France, recyclés sous la bannière de la coopération bilatérale. Une véritable alchimie financière où l’ex-puissance tutélaire garde un droit de regard absolu sur l'orientation des politiques publiques locales.

Aujourd'hui, alors qu’il ne reste plus que 22,6 milliards de FCFA à régler pour solder définitivement la note, le pouvoir de Yaoundé se félicite d'entrer dans une ère de prétendue autonomie. Le pays serait enfin mûr pour financer ses propres infrastructures ou explorer de nouveaux partenariats financiers. Mais quelle est la réalité de ce bilan au terme de deux décennies de tutelle partagée ? Si l’on s’en tient à l’inventaire à la Prévert aligné par les bailleurs de fonds, le paysage camerounais aurait été métamorphosé. Les bilans affichent des montants colossaux injectés dans l’économie. Sur le papier, les réalisations forcent le respect : - Infrastructures et Énergie avec la participation au financement du colossal barrage de Nachtigal (qui doit injecter 420 MW dans le réseau), mise en service du second pont sur le Wouri à Douala, et aménagement de 125 ouvrages d’art à travers le territoire national. - Éducation et Santé a permis à plus de 37 000 instituteurs contractualisés, 1 200 salles de classe construites, sans oublier la distribution de 350 000 chèques santé pour lutter contre la mortalité maternelle. - Monde Rural a bénéficié de 315 000 exploitations familiales accompagnées et des dizaines de programmes agro-pastoraux (notamment le programme AFOP) censés fixer la jeunesse au sol.



Un jeu de miroirs financiers pour un impact en demi-teinte

Mais lorsque l’on quitte les moquettes épaisses des Ministères pour descendre dans la rue, le constat se fissure. L’impact réel de ces investissements sur le « Camerounais d’en bas », celui-là même à qui l’on promettait un soulagement immédiat reste désespérément mitigé. Qu’en est-il de la qualité de la dépense quand les hôpitaux manquent toujours du minimum vital ? Quel est l'impact réel de 170 km de pistes rurales aménagées dans un pays où des bassins entiers de production agricole demeurent totalement enclavés dès les premières pluies, laissant pourrir des tonnes de denrées aux portes des marchés ? Il est impossible d’aborder le bilan du C2D sans soulever la chape de plomb qui pèse sur sa gestion administrative et financière. Au fil des ans, ce mécanisme s’est transformé, aux yeux d’une société civile de plus en plus critique, en un terreau fertile pour des malversations financières en col blanc. Des voix se sont élevées pour dénoncer des surcoûts systématiques sur certains chantiers urbains, des processus d'attribution de marchés opaques et des études de faisabilité facturées au prix fort pour des résultats mitigés. Plus grave encore : malgré la récurrence de ces alertes et la publication de rapports critiques, aucune enquête judiciaire d’envergure n’a été ouverte pour tirer au clair l'utilisation de ces milliards.

Le silence assourdissant de la justice camerounaise face aux griefs d'opacité financière en dit long sur la résignation des institutions. Alors que les derniers programmes en cours tentent tant bien que mal d'adresser des urgences contemporaines comme la sécurité alimentaire ou la modernisation de l'état civil, le constat d’ensemble demeure sévère. Le C2D aura été une formidable machine à recycler de la dette et à alimenter des bureaucraties parallèles, mais il aura manqué son rendez-vous majeur : celui de la transformation structurelle de l'économie camerounaise. Le Cameroun s'apprête donc à tourner la page du C2D. Mais pour aller où ? La fin de ce mécanisme ne signifie pas automatiquement l'avènement d'une souveraineté financière retrouvée. Sans une réforme profonde des mécanismes de gestion de la dépense publique et sans une véritable volonté politique d'éradiquer la corruption, la disparition de la béquille française risque de laisser le pays face à ses propres démons : une dette bilatérale et multilatérale réengagée ailleurs, souvent à des taux plus toxiques. Le remboursement de 98 % de cette dette est certes une victoire pour les statisticiens. Mais pour le citoyen lambda, le sentiment reste le même : celui d'avoir payé une note salée pour un repas dont il n'a vu que les miettes.

Mathieu Nathanaël NJOG

 
 
 

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