L’offensive financière de la délégation camerounaise à Bangkok permet de mobiliser 314,2 milliards de FCFA
COOPÉRATION CAMEROUN – BID
En marge des Assemblées annuelles du FMI et de la Banque Mondiale, le gouvernement camerounais a déployé une stratégie d'endettement et de recherche de financements multiformes. Entre la signature d'un accord-cadre de 139,2 milliards de FCFA avec la BID pour la RN5, une levée complémentaire de 175 milliards de FCFA sur les marchés internationaux et un plaidoyer musclé pour l'accélération des décaissements de la Banque Mondiale, Yaoundé joue sa carte budgétaire dans la capitale thaïlandaise.

C’est un ballet diplomatique et financier aux enjeux majeurs pour le cadre macroéconomique du Cameroun qui se joue actuellement au Queen Sirikit National Convention Center de Bangkok. Du 12 au 18 octobre 2026, la capitale thaïlandaise abrite les Assemblées annuelles du Fonds Monétaire International (FMI) et du Groupe de la Banque Mondiale. À la tête de la représentation nationale, le tandem clé de l'appareil économique gouvernemental : Louis Paul Motaze, Ministre des Finances (Gouverneur du FMI pour le Cameroun), et Alamine Ousmane Mey, Ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (Gouverneur de la Banque Mondiale). Au-delà des grands-messes multilatérales sur les perspectives de la croissance globale, la mobilisation des capitaux privés ou les défis de l'intelligence artificielle, la mission camerounaise est arrivée en Asie du Sud-Est avec des objectifs comptables et opérationnels précis : sécuriser des marges de manœuvre budgétaires et débloquer les verrous bureaucratiques qui ralentissent l'exécution des investissements publics sur le sol national.
139,2 milliards de FCFA pour l'axe Douala-Bafoussam
L’un des actes forts de ce séjour asiatique a été posé le 13 octobre 2026. Alamine Ousmane Mey a paraphé avec le Dr Muhammad Sulaiman Al Jasser, Président du Groupe de la Banque Islamique de Développement (BID), un accord de prêt de 212,35 millions d’euros (soit environ 139,2 milliards de FCFA). Cet engagement matérialise l'autorisation accordée par le décret présidentiel n° 2026/32 du 2 octobre dernier pour la conclusion d'un accord de vente à tempérament, préalablement validé lors des réunions de la BID à Alger en mai 2025. L’enveloppe est exclusivement fléchée vers le Projet de réhabilitation de la route Douala-Bafoussam (PRRDB), une artère névralgique de la Route nationale n° 5 (RN5) reliant la capitale économique au bassin agricole de l’Ouest. Structuré autour des orientations de la Stratégie Nationale de Développement 2020-2030 (SND30), le PRRDB ambitionne de fluidifier les échanges interrégionaux et transfrontaliers. Le programme technique s’articule en deux axes majeurs : - L’axe principal : La réhabilitation lourde du tronçon Échangeur Bekoko – Pont du Nkam – Échangeur Bandjoun. Le projet intègre le traitement des points noirs de la pénétrante Ouest de Douala et son élargissement en 2×2 voies sur 5 kilomètres. - Les aménagements connexes : Le bitumage de 30 km de voies de contournement à Bafoussam, la structuration des axes Bafang-Nkondjock (54 km) et Loum-Tombel-Kumba (35 km), couplée à la réalisation d'infrastructures socio-économiques de proximité pour le désenclavement des bassins de production.
175 milliards de FCFA supplémentaires pour boucler le Budget 2026
Pendant que la diplomatie économique sécurisait le prêt concessionnel de la BID, le Ministère des Finances affûtait sa stratégie sur les marchés internationaux. Le Cameroun a officialisé le lancement d’une opération financière visant à lever 300 millions de dollars US (environ 175 milliards de FCFA). Il s’agit concrètement d’un abondement d’une obligation internationale préexistante arrivant à échéance en 2033. Cette technique de réouverture de ligne permet à l’État d’intervenir sur le marché financier international sans supporter les coûts de structuration d’une nouvelle émission, profitant des conditions de liquidité offertes par les investisseurs institutionnels. Selon les clarifications du MINFI, ces ressources fraîches viendront couvrir les impératifs du budget de l'État pour l’exercice 2026 et accélérer l'apurement du stock des arriérés de paiement dus aux prestataires privés, un levier décisif pour réinjecter de la liquidité dans le tissu économique national.

Gestion du portefeuille Banque Mondiale : Le goulot d'étranglement des décaissements
Au-delà des signatures de contrats, la présence de la délégation camerounaise à Bangkok a donné lieu à des explications de texte directes avec les bailleurs de fonds de Bretton Woods. Lors d’une séance de travail tenue le 13 octobre avec Anna Bjerde, Directrice générale des opérations de la Banque Mondiale, assistée d'Ousmane Diagana (Vice-président pour l’Afrique centrale et de l'Ouest) et d'Harold Tavares (Administrateur), le gouvernement a posé le diagnostic sans complaisance du portefeuille national. À ce jour, l’engagement global de la Banque Mondiale au Cameroun se chiffre à 4 129 millions de dollars US (environ 2 271 milliards de FCFA) répartis sur 18 projets actifs, pour un volume total d'approbations atteignant 5,01 milliards de dollars US (près de 2 915 milliards de FCFA) couvrant 21 projets (15 nationaux et 6 régionaux). Pourtant, malgré ce volume impressionnant d'engagements financiers, l'impact sur le terrain se heurte à la lenteur des décaissements. Face aux responsables de l’institution, Yaoundé a formulé un plaidoyer clair articulé autour de réformes opérationnelles : - Réduction des délais d’instruction : Accélération du traitement des Avis de non-objection (ANO), souvent décriés par les maîtrises d'ouvrage pour leurs délais de délivrance. - Capacitation des Unités de Gestion : Renforcement du suivi opérationnel et assainissement de la passation des marchés publics. - Restructuration dynamique : Réorientation budgétaire prioritaire vers les projets affichant les meilleurs taux d'exécution, notamment dans l'énergie (extension du réseau rural, mix énergétique), l’agro-industrie, la santé et les infrastructures à haute valeur ajoutée.
Alignement stratégique et cap sur 2030
L'offensive diplomatique menée à Bangkok traduit une volonté d'aligner le portefeuille des partenaires au développement sur l'agenda de la SND30. Lors des échanges avec le président de la BID, la délégation camerounaise a plaidé pour l'accélération du Cadre d'Engagement Pays 2027-2029, en insistant sur un soutien accru au secteur privé et aux PME/PMI, qui constituent plus de 90 % du tissu économique du pays. Dans un contexte macroéconomique sous contraintes, la double démarche de Yaoundé, quête de financements structurants d’un côté et exigences de performance opérationnelle de l’autre, souligne l’urgence de transformer les engagements de papier en réalisations physiques sur le terrain. La réussite de cette feuille de route dépendra de la capacité de l'appareil administratif à lever les lourdeurs bureaucratiques locales pour accélérer la maturation et la consommation des crédits mis à disposition par les bailleurs de fonds.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé et des Enjeux et Questions Economiques



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