Le Lieutenant-colonel Ayissi Nanga, le témoin redouté qui précipite le crash de la justice militaire
EXPLOSIF DANS L’AFFAIRE MARTINEZ ZOGO
C’est le spectacle hallucinant d’une République qui marche sur la tête. Un tableau d’un cynisme macabre, où ceux qui sont censés incarner le bras armé de la loi et la rigueur des institutions se retrouvent eux-mêmes broyés par le monstre qu’ils ont contribué à alimenter. Le samedi 17 octobre 2026, entre 16 heures et 17 heures, le quartier résidentiel du Golf à Yaoundé a été le théâtre d’une scène digne d’un polar de seconde zone : le Lieutenant-colonel Ayissi Nanga Parfait Arnaud, Commandant en second de la Légion de Gendarmerie du Sud, a été cueilli à son domicile, menotté et embarqué comme un vulgaire bandit par une escouade menée par le Colonel Joseph Désiré Nguele, Commandant de la Légion de Gendarmerie du Centre. Avant d’être mis en liberté 24 heures plus tard.

Pour le citoyen ordinaire, assailli par le quotidien, ce n’est qu’un énième épisode de la sanglante comédie du pouvoir. Mais pour l’observateur averti des arcanes de la gouvernance camerounaise, cette arrestation spectaculaire constitue une déflagration institutionnelle sans précédent. Car quatre jours plus tôt, le 13 octobre, cet officier supérieur avait commis un acte d’une bravoure inouïe, ou d’un désespoir absolu, en saisissant par écrit le Ministre Délégué à la Présidence chargé de la Défense (MINDEF), Joseph Beti Assomo, avec copie sous couvert du Commissaire du gouvernement près le Tribunal Militaire de Yaoundé (TMY). Dans cette correspondance frappée du sceau du désarroi et de la gravité, le militaire suppliait qu’on lui permette de déposer immédiatement à la barre comme 36ᵉ témoin de l'accusation dans l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Il y révélait avoir échappé de justesse à une tentative d'homicide à Ebolowa dans la nuit du 19 au 20 août 2026, dénonçait des filatures d’hommes armés et dangereux, des pressions asphyxiantes, des promesses « juteuses » d’extinction de procédures et exigeait la protection solennelle de l'État pour dire sa vérité avant qu'on ne le réduise définitivement au silence. En guise de protection républicaine, l’État lui a envoyé des menottes. Une arrestation brutale, exécutée sans mandat d’amener, en violation flagrante de toutes les règles fondamentales de la procédure pénale militaire, sous les yeux stupéfaits de ses proches. Et si, sous la pression d’une onde de choc médiatique et d'une prise de conscience aux sommets de la hiérarchie, le Ministre Joseph Beti Assomo a ordonné sa relaxe au petit matin du dimanche 18 octobre après une nuit passée en garde à vue au SED, le traumatisme demeure entier. Comment en est-on arrivé là ? Et surtout, que cache ce brutal coup d’arrêt à quelques jours seulement des audiences cruciales des 26 et 27 octobre ?
Un témoin trop gênant : de l'enquêteur au souffre-douleur
Pour comprendre le séisme Ayissi Nanga, il faut remonter aux premières heures du drame qui a ébranlé la Nation. Le 17 janvier 2023, le journaliste Martinez Zogo est enlevé en plein Yaoundé avant que son corps supplicié ne soit retrouvé quelques jours plus tard dans la périphérie de Soa. Dans la tempête politique et judiciaire qui secoue les fondations de l'État, une Commission mixte d'enquête gendarmerie-police est mise sur pied. À l'époque Commandant du Groupement de Gendarmerie territoriale du Mfoundi, le Lieutenant-colonel Ayissi Nanga est aux premières loges. C'est lui qui reçoit l'alerte initiale du sous-lieutenant Ngamby sur les agissements et les messages d'avertissement de Justin Danwe (DGRE). C'est encore lui qui orchestre les premières interpellations à haut risque, notamment celle de l'homme d'affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. Il est, littéralement, le cœur et les bras de la fabrique de l'accusation. Mais dans les couloirs feutrés et vénéneux du pouvoir, les vérités d’hier deviennent rapidement les poisons d’aujourd’hui.
Pourquoi le Lieutenant-colonel a-t-il été progressivement écarté de la Commission d'enquête puis muté loin de la capitale ? La réponse brûle les lèvres : parce qu’il en sait trop. Il connaît la genèse exacte des procès-verbaux, la fabrique des dépositions, les biais des premières auditions, les omissions volontaires et les fabrications d’éléments à charge destinées à orienter l'enquête vers des cibles désignées tout en épargnant les véritables commanditaires tapis dans l'ombre du sérail. Ayissi Nanga n’est pas un témoin ordinaire : c’est une boîte noire institutionnelle. Il est ce rouage interne qui a vu la machine judiciaire dérailler sous la pression des officines politiques. En menaçant de produire devant la barre du Tribunal militaire des preuves matérielles contredisant la version officielle et démontrant le caractère bâclé, biaisé ou manipulé de la procédure d'instruction, il est devenu le témoin le plus dangereux du dossier. Il n'est plus seulement un accusateur des suspects assis dans le box des accusés ; il est le révélateur féroce des dysfonctionnements majeurs d'un appareil d'État qui a instrumentalisé le drame de Martinez Zogo pour opérer une purge politique et régler des comptes au sommet.

Qui a intérêt à étouffer la « vérité vraie » ?
La question fondamentale qui hante désormais le prétoire du Tribunal Militaire de Yaoundé est limpide : à qui profite la neutralisation ou le silence du Lieutenant-colonel ? Ceux qui redoutent l'éclat de la vérité se recrutent dans deux camps apparemment opposés, mais unis par la même terreur du déballage public. D'un côté, il y a les apprentis sorciers du renseignement et les hauts gradés qui ont orchestré ou couvert la dérive barbare contre le Chef de Chaîne Amplitude FM. Un témoignage sans filtre et étayé de pièces d'Ayissi Nanga risquerait d'exposer l'implication directe de personnalités encore intouchables, abritées derrière le paravent commode des exécutants de la DGRE et des accusés de seconde zone. De l'autre côté, se trouvent les architectes politiques de l'enquête initiale. Si le 36ᵉ témoin vient confirmer à la barre que la procédure a été verrouillée pour servir un récit prérédigé, c'est tout l’édifice de l'accusation qui s'effondre comme un château de cartes. Les éminences grises qui pensaient avoir clos le dossier en jetant en pâture des figures publiques voient leur scénario s'effilocher. La « vérité vraie » fait peur parce qu'elle menace de démontrer que l'assassinat de Martinez Zogo n'était pas un acte isolé, mais le symptôme hideux d'un système incapable de réguler ses propres monstres, prêt à sacrifier ses propres officiers supérieurs sur l'autel de la survie politique.
Protéger ou neutraliser ? La mascarade de l'arrestation
Face au cri d'alarme lancé par l'officier dans sa lettre du 13 octobre et à son irruption poignante en pleine audience où il réclamait protection, en lieu et place d'un dispositif de protection rapprochée, la République lui a envoyé une escouade d'interpellation. Bien plus, des audios de conversations de lui avec des personnalités connues ventilés dans les réseaux sociaux parmi lesquels celui enregistré alors qu’une escouade de Gendarme était en direction de son domicile, ont mis la pression sur les autorités qui avaient désormais le devoir constitutionnel et moral d'assurer sa sécurité. L'argument alambiqué selon lequel cette arrestation shock viserait à « le protéger » contre les tueurs qui le traquaient dans le Sud ne résiste pas à l'analyse juridique. On ne protège pas un témoin clé en défonçant son intimité et en le jetant au cachot. Cette arrestation ciblée visait un objectif politique et psychologique précis : déstabiliser l'homme, saisir ses documents confidentiels, confisquer ses pièces à conviction et s'assurer que sa future déposition soit soigneusement tamisée. Il s'agissait de servir les intérêts de ceux qui redoutent par-dessus tout son passage devant la barre. L'enregistrement audio clandestin ayant fuité lors de son arrestation résonne comme un réquisitoire terrible : « Quand j'aurai déposé mon témoignage devant le tribunal militaire, vous serez libre de faire de moi ce que vous voudrez... Je n'ai pas peur de mourir. Ne mettez pas vos mains dans mon sang. »
Un état qui laisse trembler ses témoins est un état en faillite
L'affaire Ayissi Nanga dans l’affaire Martinez Zogo met à nu la faillite morale d'un système où le pouvoir ne suffit même plus à rassurer ses propres serviteurs. La mobilisation immédiate de la société civile et les révélations sur l'existence de témoignages enregistrés à titre conservatoire montrent que la guerre des récits a définitivement échappé au contrôle des juges militaires. Quand un Lieutenant-colonel de gendarmerie en vient à enregistrer des messages testamentaires et à supplier ses pairs de ne pas verser son sang, ce n'est plus seulement le procès des assassins de Martinez Zogo qui se tient à Yaoundé. C'est le procès d'un régime confronté à ses propres démons. En tentant de faire taire ou de terroriser le 36ᵉ témoin, les commanditaires du silence oublient une loi fondamentale : on ne séquestre pas la vérité. Libéré sous la pression des faits, le Lieutenant-colonel Ayissi Nanga reste l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de ce procès. Qu'il soit à la barre les 26 et 27 octobre ou empêché, sa voix a déjà franchi les murs du prétoire. Et chaque manœuvre pour l'étouffer ne fait que confirmer ce que l'opinion publique sait désormais : la peur a définitivement changé de camp.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste Spécialisé et des Enjeux et Questions Socio-Politiques



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