Le Réseau renaît de ses cendres et redessine l’avenir des droits de l’homme de l’Afrique centrale
REDHAC
Au terme d’une année marquée par des épreuves institutionnelles d’une rare intensité, le Réseau des Organisations de Défense des Droits Humains en Afrique Centrale (REDHAC) a tenu, le 3 novembre 2026 à Douala, une double session historique de son Conseil d’administration et de son Assemblée générale ordinaire. Entre restructuration organique, adoption d'un ambitieux plan stratégique 2027-2030 financé à hauteur de plus d'un milliard de FCFA, et un vibrant hommage rendu à Me Alice Nkom, l'organisation sous-régionale réaffirme sa position de rempart inexpugnable. Retour sur une journée d'ancrage et de refondation où la métropole économique camerounaise s’est affirmée, plus que jamais, comme la véritable capitale des Droits de l’Homme en Afrique centrale.

Il est des rassemblements qui dépassent le simple formalisme statutaire pour revêtir les habits sacrés de la mémoire et du courage. Ce 3 novembre 2026, au siège du Réseau des Organisations de Défense des Droits Humains en Afrique Centrale (REDHAC) à Douala, l’atmosphère n’était pas seulement à la reddition des comptes, mais à la célébration d’une victoire morale. Suspendu arbitrairement, scellé et privé de ses locaux pendant plus de huit mois consécutifs par les autorités administratives, le REDHAC a pourtant refusé d'abdiquer. Les portes jadis sous scellés se sont rouvertes pour accueillir les délégués venus des quatre coins de la sous-région, consacrant ce que le Professeur Remy Ngoy Lumbu a qualifié avec gravité de « renaissance des cendres ». Cette 4ᵉ Assemblée générale ordinaire, couplée à la session décisive du Conseil d’administration, était présidée par le Professeur Remy Ngoy Lumbu, par ailleurs Rapporteur Spécial sur les Défenseurs des Droits de l'Homme auprès de la Commission Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples (CADHP), assisté du Co-PCA, le Sénateur Pierre Flambeau Ngayap. Témoignant de la volonté constante du Réseau de maintenir une passerelle institutionnelle avec les organismes publics de régulation et de protection, la cérémonie s'est déroulée en présence de Philippe Amani Botiba, Coordonnateur de la Commission Droits de l’Homme du Cameroun (CDHC) pour la région du Littoral, représentant personnellement le Président national de la CDHC, le Professeur James Mouangue Kobila. Dans une salle traversée par le souffle puissant de l’engagement citoyen, cette rencontre au sommet a immédiatement posé les jalons d’un cadre renouvelé. Les souffrances logistiques du travail à distance, la dispersion des archives physiques et la pression psychologique subie par le personnel bénévole n'ont en rien entamé la trajectoire du Réseau. Au contraire, les épreuves de l'année écoulée ont agi comme un révélateur, imposant l'urgence d'une réorganisation profonde pour adapter la structure aux défis contemporains de l'espace civique en Afrique centrale.
Mue et refondation : Un Conseil d’administration resserré et un Directoire fort
Afin de répondre aux impératifs d'efficacité, de réactivité et de représentativité géographique, l’Assemblée générale a entériné sans réserve les résolutions majeures arrêtées au préalable par le Conseil d’administration. La première grande réforme touche l’architecture de la gouvernance : le Conseil d’administration passe d’une structure lourde de 17 membres à une instance resserrée et dynamique de 12 administrateurs. Cette réduction stratégique s’accompagne d’un verrou institutionnel majeur : la garantie d’une représentativité effective et équitable de chacun des huit pays couverts par le Réseau (Cameroun, Tchad, Congo-Brazzaville, République Démocratique du Congo, République Centrafricaine, Gabon, Guinée Équatoriale et Sao Tomé-et-Principe). Le mode de gouvernance de l’exécutif du Conseil subit également une transformation majeure. L'ancienne formule de co-présidence laisse désormais la place à une présidence unifiée et renforcée. Le Professeur Remy Ngoy Lumbu a été élu Président du Conseil d’administration (PCA), épaulé dans ses hautes fonctions par trois Vice-PCA aux attributions ciblées. Cette rationalisation de la chaîne de commandement vise à supprimer les chevauchements décisionnels et à insuffler une réactivité optimale lors des crises sécuritaires touchant les défenseurs sur le terrain. Dans le même esprit de consolidation éthique et mémorielle, l’Assemblée générale a acté la création solennelle d’un Conseil des Sages. Cette instance consultative suprême, véritable boussole morale du REDHAC, a été confiée à la présidence de l’inestimable Me Alice Nkom. Parallèlement, l’amendement global des statuts de l’organisation a été adopté à l’unanimité, scellant l’alignement définitif des textes fondateurs du REDHAC sur les standards juridiques et institutionnels internationaux les plus exigeants.
Cap sur 2027-2030 : Plus d’un milliard de FCFA à mobiliser
Sur le plan de la gouvernance financière, le rapport présenté par Guy Bertrand Tagne, responsable financier du REDHAC, a été donné en exemple de transparence et de résilience comptable. En dépit de l’arrêt forcé des activités au siège et des difficultés de trésorerie inhérentes aux périodes de crise, l'exécution du plan d'action 2023-2026 s'est poursuivie avec une gestion rigoureuse. Sur l'enveloppe budgétaire globale de 650 millions de FCFA mobilisés pour cette période triennale achevée, le rapport financier validé fait ressortir un solde créditeur de 24 millions de FCFA, disponible pour parachèvement des dernières opérations de terrain. Mais le REDHAC ne se contente pas de solder le passé ; il se projette résolument vers l'avenir. L’Assemblée générale a validé la feuille de route stratégique sous la forme du Plan d’Action 2027-2030 présenté par Marcel Mani Epée. Ce document d'orientation majeure, articulé autour de cinq grands axes prioritaires, fixe les orientations opérationnelles pour les quatre années à venir : - La protection physique, juridique et numérique renforcée des Défenseurs des Droits Humains (DDH) et des journalistes à risque. - Le plaidoyer politique, régional et international en faveur de la salubrité de l'espace civique et de l'harmonisation des cadres législatifs nationaux. - Le renforcement des capacités des acteurs étatiques et non étatiques sur les instruments et mécanismes internationaux de protection. - La promotion de la participation citoyenne, du genre, de la cohésion sociale et de la consolidation d'une paix durable. - La pérennisation institutionnelle du Réseau, l'autonomisation de ses outils de communication et la numérisation complète de ses archives. Pour matérialiser cette vision ambitieuse, le REDHAC s’est fixé un objectif financier de 1 139 672 130 FCFA à mobiliser auprès des partenaires techniques et financiers, des institutions internationales et des contributions des membres.

La protection des DDH face au rétrécissement de l’espace civique
Présenté par la Directrice Exécutive, Maximilienne Ngo Mbé, le Rapport Général d’activités a dressé un panorama minutieux des actions menées depuis la dernière session du Conseil d’administration. Malgré la fermeture arbitraire des bureaux et un environnement marqué par la criminalisation croissante du travail des défenseurs dans plusieurs pays de la sous-région, le REDHAC a continué de jouer son rôle de bouclier ultime. L'analyse des statistiques de protection pour l'année 2025 témoigne de l'intensité de la demande sociale adressée au Réseau. Sur un total de 195 demandes d’assistance enregistrées et traitées par le département Protection : - 145 cas (soit 74,4 %) ont bénéficié d’un accompagnement direct (soutien juridique, assistance médicale, réinstallation d'urgence ou appui financier). - 30 demandes (15,4 %) ont été classées non fondées après de rigoureuses vérifications d’usage. - 20 cas (10,3 %) ont fait l’objet d’une réorientation stratégique vers d’autres organisations spécialisées. L'historique compilé des données sur la période 2023-2026 montre une dynamique fluctuante mais constante des alertes dans la sous-région. Le Cameroun demeure le pays le plus sollicité avec un cumul impressionnant de 510 dossiers suivis sur l'ensemble de la période, suivi par la République Démocratique du Congo (400 cas), le Gabon (90 cas), le Congo-Brazzaville (53 cas), la République Centrafricaine (54 cas), la Guinée Équatoriale (45 cas) et le Tchad (51 cas). Sur le chapitre des délocalisations temporaires, mesure ultime de protection visant à soustraire un défenseur à une menace imminente de mort ou de détention arbitraire, le REDHAC a mené avec succès plus d'une centaine d'opérations discrètes de mise en sécurité. Le rapport signale néanmoins de profonds défis structurels : l’absence de fonds d’urgence propres pour des réactions instantanées, les lenteurs de réponse des mécanismes régionaux et internationaux après saisine, les restrictions drastiques pour l'obtention de visas de protection, et le besoin crucial de finaliser le Centre de Référence Ubuntu en Afrique Centrale (CRIAC).
Hommage à Me Alice Nkom : La voix des lianes qui plient mais ne rompent jamais
L’un des moments les plus intenses en émotion de cette Assemblée générale restera la remise solennelle d’un Prix Spécial à Me Alice Nkom. Cette distinction vient couronner plus d'un demi-siècle de combats intrépides, d'engagements sans concession et de soutien indéfectible à la cause des libertés fondamentales et du REDHAC, qu'elle a contribué à porter sur les fonts baptismaux dès 2007. Prenant la parole dans un silence religieux, l'avocate émérite, toujours dotée de cette verve légendaire qui fait trembler les prétoires, a livré un témoignage d'une profondeur saisissante. Évoquant ses 81 ans et la sérénité avec laquelle elle regarde son parcours, Me Alice Nkom est revenue sur la procédure correctionnelle ubuesque engagée à son encontre et contre la Directrice Exécutive à la suite de la rupture illégale des scellés du siège : « De la prison ou des tribunaux, c'est une émotion forte. J'ai 81 ans, je caracole vers le ciel... Le REDHAC a grandi parce que j'étais là au début pour le porter, pour mettre le pied de la Directrice Exécutive à l'étrier. Ni les menaces du Ministère de l'Administration Territoriale, ni les procès interminables n'ont pu l'arrêter. J'ai été condamnée à un an de prison avec sursis pour avoir brisé des scellés que je trouvais injustes, sauvages et barbares. Si c'était à refaire, je le referais immédiatement ! Ils ont voulu frapper Maximilienne Ngo Mbé, mais j'ai préféré prendre les balles. Ils ont tiré sur l'ambulance que je suis ! Maximilienne a été relaxée, déclarée totalement innocente. Que le Ministre sache que vous avez face à vous des lianes qui plient, mais ne rompent jamais ! Ce prix n'est pas pour moi seule, il est pour vous tous, pour la sous-région. » Cet hommage, accueilli par une ovation debout, a rappelé la transmission intergénérationnelle qui fait la force du REDHAC : un ancrage dans la mémoire des pionniers pour mieux armer le bras de la jeunesse militante.
Le cap fixé par le Pr Remy Ngoy Lumbu : Douala, capitale sous-régionale des droits humains
Dans son discours de clôture, le nouveau Président du Conseil d’administration, le Professeur Remy Ngoy Lumbu, a condensé la philosophie qui guidera son mandat. Remerciant chaleureusement les autorités nationales, et en particulier le Ministre Délégué auprès du Ministre des Relations Extérieures, Felix Mbayu, pour son ouverture permanente au dialogue même aux heures les plus sombres de la crise du scellement, le PCA a insisté sur la nécessité vitale d'une diplomatie des droits de l'homme fondée sur le dialogue constructif avec les États. « Si le REDHAC renait de ses cendres, c'est pour adopter la dynamique du Phénix », a-t-il affirmé avec force. « Il faut trouver une nouvelle direction, une nouvelle façon de travailler, en privilégiant le dialogue stratégique avec les institutions. Rien ne remplace la force du dialogue pour faire avancer la cause de la liberté d'association et de réunion. » S'adressant directement à la Directrice Exécutive Maximilienne Ngo Mbé et aux Coordonnateurs nationaux, le Pr Remy Ngoy Lumbu a prescrit une vision panoramique et décentralisée : « Le regard du REDHAC ne doit pas se focaliser sur le seul Cameroun, mais embrasser la sous-région à 360°, du Gabon à la République Centrafricaine, du Tchad à la Guinée Équatoriale ». En réaffirmant solennellement que : « Douala s’impose indiscutablement comme la Capitale des Droits de l’Homme en Afrique Centrale », le PCA a conclu les travaux sur une note d'espoir collectif. Le projet phare du CRIAC, dont les premiers éléments sortent déjà de terre, doit être soutenu pour devenir le havre, le centre de formation et le lieu de mémoire de tous les défenseurs du continent. Les lampions de la 4ᵉ Assemblée générale se sont ainsi éteints sur une promesse tenue : celle d'un réseau debout, fort de ses valeurs, prêt à écrire les plus belles pages de l'émancipation citoyenne en Afrique centrale.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d’Investigation, Grand Reporter & Analyste des Enjeux et Questions des Droits Humains



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