Quand l’État camerounais court après 5 971 fantômes dans une opération aux allures de déjà-vu
Dernière mise à jour : il y a 9 heures
FONCTIONNAIRES ABSENTEISTES
Le ministre des Finances, Louis Paul Motazé, vient de donner jusqu’au 31 octobre 2026 à 5 971 agents publics suspectés d’abandon de poste ou de résidence à l’étranger pour clarifier leur situation sous peine de suspension de solde. Derrière cette nouvelle offensive cosmétique du fichier solde de l’État se cache pourtant un système mafieux profondément enraciné. Entre hiérarchies complices percevant des « rétrocommissions » sur les traitements des absents et « miraculeux » voyages express de régularisation depuis l’Occident, l'opération de la DDPP risque une fois de plus de se heurter à l'ingéniosité d'une bureaucratie corrompue.

C’est un rituel bien connu dans les couloirs feutrés de l'immeuble Ministère des Finances à Yaoundé. Une mise en demeure solennelle, signée de la main du grand argentier national, Louis Paul Motazé, intime l'ordre à une armée d'ombres de se présenter aux portes 117, 225 ou 235 du Bâtiment A de la Direction de la Dépense de Personnel et des Pensions (DDPP). Le chiffre est précis : 5 971 agents publics. L'accusation est sans équivoque : ces serviteurs de l'État sont soupçonnés de ne plus résider sur le territoire national, tout en continuant, mois après mois, à émarger au budget républicain. À titre conservatoire, leurs rémunérations des mois de septembre et octobre 2026 sont désormais assignées à la Trésorerie-Paierie Générale de Yaoundé I. Pour débloquer le précieux sésame, il faudra montrer patte blanche avant le 31 octobre : un passeport, le motif du voyage hors des frontières et surtout, l’incontournable « attestation de présence effective au poste datant de moins de 3 mois », signée par sa hiérarchie. Passé cette date, le couperet de la radiation pour abandon de poste tombera irrémédiablement. Sur le papier, la détermination du gouvernement force le respect. Mais sur le terrain de la réalité camerounaise, cette énième opération d’assainissement ressemble davantage à une comédie dramatique dont le scénario est écrit d’avance.
Le prisme du « 70-30 » : Quand les chefs de service gèrent le business du vide
Comment un Agent public peut-il vivre paisiblement à Paris, Montréal, Bruxelles ou Maryland pendant deux, trois voire cinq ans tout en continuant d'être scrupuleusement payé par le Trésor public camerounais ? La réponse ne réside ni dans une défaillance technique informatique, ni dans une simple distraction des services du personnel. Elle tient en deux mots : complicité institutionnalisée. Dans les administrations centrales et déconcentrées du Cameroun, l’absence d’un fonctionnaire est rarement un problème ; c’est souvent un marché hautement lucratif. Un mécanisme corrompu parfaitement huilé s'est imposé au fil des décennies entre l'Agent migrant et sa hiérarchie directe (Chefs de service, Directeurs, Délégués régionaux ou départementaux, Sous-préfets) : - La rétrocommission contractuelle : L'agent parti à l'étranger accepte de reverser 20 % à 30 % de son traitement mensuel à son supérieur hiérarchique direct. - Le pacte de silence : En échange de cette redevance mensuelle, le Chef de service s’engage à dissimuler l'absence dans ses rapports d’étape, à valider les fiches de notation et à renouveler les attestations de présence effective au poste. - Le passe-droit administratif : Les contrôles internes sont neutralisés à la base, transformant le Chef d'administration en complice actif et bénéficiaire direct du détournement de fonds publics. Dans ce système, le « fantôme » n’est pas un clandestin : il est un partenaire d’affaires. Et lorsque le Ministère des Finances exige une attestation de présence effective au poste de moins de trois mois, le Chef d'administration complice n’hésite pas une seule seconde. Un coup de tampon officiel, une signature au bas d'un document mensonger, et l'illusion est réactivée pour quelques mois de plus, moyennant un bonus d'urgence versé par l'agent.
Le tourisme d'assainissement : L'art du commando aéroporté de 30 jours
L'autre grande faille de cette opération réside dans la parade logistique déjà rodée par les fonctionnaires expatriés. À peine le communiqué ministériel publié sur les réseaux sociaux et relayé par les médias, les téléphones crépitent dans la diaspora. Pour ces expatriés du secteur public, l’équation financière est simple : acheter un billet d’avion aller-retour pour Yaoundé coûte entre 600 et 1 000 euros. Une bagatelle en comparaison de la conservation d'un salaire mensuel garanti à vie, garni d'anciennes primes et cotisé pour la retraite. L'opération « Commando de Yaoundé » se déroule en trois étapes : - Le débarquement éclair : L'agent prend un congé express ou effectue un saut incognito à l'aéroport international de Nsimalen. - Le circuit des signatures : En 48 heures, grâce à la chaîne de complicité interne préalimentée financièrement, il récupère l'attestation de présence effective au poste auprès de son chef de service. - Le déblocage à la DDPP : Il se présente physiquement aux portes 117, 225 ou 235 du Bâtiment A du MINFI, passeport en main, fait valider son dossier, perçoit son rappel de salaire à la Trésorerie-Paierie Générale de Yaoundé I, puis reprend le premier vol vers l'Europe ou l'Amérique du Nord. Le 1er novembre 2026, l'administration affichera des chiffres victorieux d'agents régularisés, alors même que ces derniers auront déjà réintégré leurs appartements à l'étranger, laissant leurs bureaux déserts dans les ministères à Yaoundé.

Du COPPE à l'opération de 2026 : Le tonneau des Danaïdes des finances publiques
Cette traque des Agents fictifs n'est pas nouvelle, et son historique plaide malheureusement en faveur du scepticisme. Lancé en 2018, le Comptage physique des personnels de l’État (COPPE) devait régler définitivement la question. L'opération avait permis de retirer du fichier environ 10 000 agents irréguliers, générant une économie annoncée de près de 30 milliards de FCFA par an. En novembre 2025 encore, le Gouvernement exhibait un bilan musculaire : 5 936 agents radiés, se répartissant entre 2 965 fonctionnaires révoqués et 2 971 Agents contractuels licenciés. Pourtant, malgré ces coupes sombres successives, le vivier semble inépuisable. Comment se fait-il qu'après avoir nettoyé des dizaines de milliers de dossiers, l'État se retrouve encore en septembre 2026 avec une liste fraîche de 5 971 nouveaux suspects ? C’est la preuve par neuf que l'assainissement ne s'attaque qu'aux symptômes et non à la matrice du problème. Tant que le croisement automatique entre les données de la Police des Frontières (DGSN), les fichiers de la Solde (MINFI) et les contrôles physiques inopinés du Ministère de la Fonction Publique (MINFOPRA) ne sera pas interconnecté en temps réel via un système informatique unifié et inviolable, les mailles du filet resteront trouées.
Refonder le contrôle : Les vraies pistes d'une réforme crédible
Pour que l'initiative de Louis Paul Motazé ne reste pas un simple effet d'annonce budgétaire visant à rassurer les bailleurs de fonds internationaux, l'État camerounais doit sortir du piège du contrôle déclaratif et documentaire. Trois leviers d'action s'imposent : - Sanctionner pénalement la chaîne d'encadrement : Tout Chef de service ou Directeur ayant signé une attestation de présence effective pour un Agent avéré absent doit être automatiquement suspendu, traduit devant le Conseil de discipline et poursuivi devant le Tribunal Criminel Spécial (TCS) pour complicité de détournement de deniers publics. - Interconnexion numérique DGSN-MINFI-MINFOPRA : L'enregistrement du passage d'un fonctionnaire au poste frontière (sortie du territoire) doit déclencher immédiatement une alerte automatique sur le fichier solde. Si aucun ordre de mission officiel ou congé administratif valide n’y est adossé, le salaire doit s'interrompre mécaniquement au bout de 30 jours. - Contrôles biométriques inopinés sur le lieu de travail : Remplacer le bout de papier « attestation de présence » par l'installation de pointeuses biométriques reliées au central du Ministère dans les services publics. Tant que l'attestation signée à la main restera la reine des preuves administratives au Cameroun, la corruption trouvera toujours le moyen d'encrer la présence des absents. Et le budget de l’État continuera d'alimenter la grande illusion d'une administration peuplée d'agents invisibles mais très grassement payés.
Mathieu Nathanaël NJOG
Journaliste d'Investigation, Grand Reporter & Analyste spécialisé des Questions Économiques
Opération d'assainissement | Période / Date | Résultats officiels annoncés |
COPPE | 2018 | 10 000 agents retirés (~30 milliards FCFA/an économisés) |
Vague de radiations | Novembre 2025 | 5 936 agents radiés (2 965 fonctionnaires, 2 971 contractuels) |
Opération Mouvements Frontières | Septembre - Octobre 2026 | 5 971 agents publics sommé(e)s de régulariser sous 60 jours |



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