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Vers un naufrage qui annonce un nouveau report malgré la mascarade de dernière minute

Dernière mise à jour : il y a 1 jour


DOUBLE RECENSEMENT GENERAL

Il est des tragédies administratives dont le dénouement ne surprend personne, tant la mise en scène initiale respirait l’amateurisme et l’impréparation. Le quatrième Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH), malicieusement couplé au Recensement Général de l’Agriculture et de l’Élevage (REGAE), s’achemine à grands pas vers sa date butoir du 31 juillet 2026. À seulement dix jours de l’échéance fatidique, le constat n’est pas seulement amer : il est cinglant, implacable, dévastateur. Nous assistons, médusés mais nullement étonnés, au spectacle désolant d’un naufrage statistique en règle.

Légende : Le Préfet du Wouri Sylyac Marie Mvogo sur le terrain de la sensibilisation


Dès le lancement de cette grande messe du dénombrement, les voix critiques dont la nôtre s’étaient élevées pour dénoncer les failles structurelles d'un dispositif bancal. On nous opposait alors le mépris habituel, l'assurance béate des technocrates de la capitale et ces éternelles promesses d'efficience technologique. « Nous avons tout prévu », jurait-on dans les salons feutrés des Ministères. Aujourd'hui, le verdict du terrain est tombé, brutal et indiscutable. Il suffit de parcourir nos cités et nos campagnes pour toucher du doigt la réalité d’un échec cuisant. Le processus avait été très mal pensé ; il a été prodigieusement mal exécuté. À Yaoundé comme à Douala, le constat est sans appel : plus de la moitié des quartiers de ces deux grandes métropoles n’ont jamais vu l’ombre d’un Agent recenseur. Dans la capitale économique, du côté de la pénétrante Est comme sur l'axe PK 14 à PK 24, les populations attendent toujours. Dans ces zones enclavées où la voirie relève du mirage et où la moindre pluie transforme les pistes en fondrières glissantes, le recensement est resté une vue de l'esprit. Comment prétendre dénombrer des citoyens quand les Agents sur le terrain, lorsqu'ils existent sont abandonnés à eux-mêmes ? En pleine saison des pluies, ces jeunes recrues sillonnent les sous-quartiers sans le moindre équipement de protection de base. Ni imperméables, ni parapluies. On leur demande de collecter des données stratégiques avec des tablettes électroniques sous des trombes d'eau, sans logistique de transport ni primes motivantes.

À cette indigence matérielle s'ajoute une méprise méthodologique déconcertante. Les Agents effectuent leurs rondes au beau milieu de la journée, aux heures où les parents sont au labeur pour arracher leur subsistance quotidienne. Sur le pas des portes, ils ne trouvent que des enfants désemparés, incapables d'affronter un questionnaire fleuve, souvent perçu comme une inquisition fiscale déguisée. Car là réside le cœur du blocage : la rupture de confiance entre l'État et le citoyen. Lorsque le questionnaire aborde les questions sensibles sur les revenus, le patrimoine ou la possession de bétail, le citoyen se braque. À quoi serviraient ces réponses, sinon à nourrir une machine fiscale redoutée ? Face à cette défaillance généralisée, le pouvoir technocratique s’est livré à son exercice favori : la réunionite aiguë. Vendredi dernier, la 14e session du Comité Technique s'est tenue à Yaoundé sous la présidence de Jean Tchoffo. L'atmosphère y était, paraît-il, aux « résolutions stratégiques ». On nous annonce un collectif budgétaire pharaonique porté à 30,429 milliards de FCFA, validé dans l'urgence, avec instruction au Trésor public de débloquer les fonds en priorité. « Les performances médiocres actuellement enregistrées dans certaines unités administratives doivent être corrigées en urgence au plus tard le 31 juillet 2026. » Les aveux sont pourtant là, noir sur blanc. Le Comité Tech3nique reconnaît lui-même que Douala 3e, Douala 5e ou Yaoundé VI affichent des taux de collecte moribonds, inférieurs à 50 %.

Légende : Campagne tardive de la CUD


La grande illusion des comités et le réveil tardif de la bureaucratie

Dans la région du Sud-Ouest, c'est le déficit chronique de chefs d'équipe qui paralyse les opérations. Et que fait le sommet de l'État pour colmater les brèches à dix jours de l'échéance ? Il disperse de la communication institutionnelle et invoque l'intervention divine des autorités administratives. C'est ici qu'intervient le spectacle comique du Ministère de l'Administration Territoriale. Par un message-fax-porté griffonné en urgence (N° 000136/MFX/MINAT/SG/DOT), le patron de la territoriale ordonne à tous les Gouverneurs, Préfets et Sous-Préfets de se muer en chefs de chantier du dénombrement. L'instruction est martelée avec l'injonction martiale du style administratif : « Vous conduirez sur le terrain personnellement et quotidiennement jusqu'au 31 juillet 2026 ces différents acteurs stop ». Quelle touchante et naïve comédie ! On exige des autorités administratives qu'elles accomplissent en dix jours ce que des appareils statistiques rodés n'ont pas su réaliser en plusieurs mois de prorogation. Voir des Sous-Préfets, escortés de Chefs traditionnels, d'élus et de responsables religieux, battre le pavé dans la boue pour inciter les populations à se faire recenser relève de l'esbroufe pure et simple. C'est le réveil tardif d'une bureaucratie aux abois, qui confond l'agitation servile avec l'efficacité opérationnelle. Pour rassurer l'opinion, les représentants officiels multiplient les sorties médiatiques aux éléments de langage soigneusement lissés. On répète à l'envi qu'il s'agit d'une « opération d'utilité publique », que « le recensement n'a aucun but fiscal », que l'approche a été « entièrement repensée ». 

Mais ces incantations ne sauraient masquer l'évidence : la prorogation accordée par le Premier ministre, Chief Dr Joseph Dion Ngute, s'achevant ce 31 juillet, n'a servi qu'à prolonger l'agonie d'un dispositif vicié à la base. On ne rattrape pas un déficit d'ingénierie sociale et d'organisation logistique par des oukases ministériels ou des séances d'autocongratulation en comité. Vouloir mailler l'ensemble du territoire national en dix jours, alors que la moitié des métropoles manque à l'appel, est une imposture intellectuelle et une insulte au bon sens. L'heure n'est plus au saupoudrage ni aux gesticulations théâtrales de dernière minute. Persister à vouloir clôturer aux forceps cette opération au 31 juillet ne produira qu'une chose : une banque de données biaisée, inutilisable pour les politiques publiques de développement, et un gaspillage effarant des deniers publics. - Reconnaître l'échec voudrait qu’ils Admettent ouvertement que la méthodologie actuelle a échoué face aux réalités socio-économiques du pays. - Arrêter la mascarade conduirait à suspendre les opérations d'urgence qui ne font que liquider des budgets sans garantie de fiabilité. - Reprendre à zéro afin de revoir de fond en comble la stratégie en adoptant une démarche véritablement inclusive, participative et adaptée au quotidien des populations. Tant que les décideurs s'enfermeront dans le déni et privilégieront la cosmétique administrative sur le travail de fond, le Cameroun continuera de planifier son avenir sur la base de chiffres fantômes. Le rendez-vous du 31 juillet ne sera pas le couronnement d'un succès, mais l'acte de décès d'une ambition manquée.

Delphine Nkengni N.

 
 
 

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